miércoles, 8 de octubre de 2014

C.F. RAMUZ : UNE CERTAINE ÉTHIQUE DE L'ENVIRONNEMENT

Résumé


Dans des essais comme Taille de l’Homme (1933), Questions (1935) et Besoin de Grandeur (1937), Ramuz médite sur l’actualité, mais il parle également sur les rapports de l’homme avec la nature. Il dénonce, à sa manière, un certain manque d’« éthique environnementale » -bien que cette théorie philosophique fasse son apparition au début des années 70 du siècle dernier. Ramuz examine les rapports existants entre cet homme que les grands États modernes sont en train de créer et l’environnement en général. Il préconise, d’une part, le déséquilibre écologique existant de nos jours et, d’autre part, l’éloignement de l’homme moderne du monde naturel.

Dans cette communication, nous allons reprendre les Questions ramuziennes vis-à-vis de la nature et les analyser d’un point de vue écocritique, afin de montrer comment une certaine éthique environnementale s'élabore dans ses écrits. Certaines philosophies et traditions politiques comme le structuralisme, le modernisme, l'écologie ont débattu du problème du dualisme. Les hommes et l'environnement sont-ils deux choses séparées? Y en a-t-il une qui domine l'autre? On verra comment ces questions résonnent dans l’œuvre de C.F. Ramuz qui interroge sans relâche les rapports entre les hommes et la nature. Car les inquiétudes du poète sont devenues, plus que jamais, un sujet de vive actualité.



 Aujourd’hui, nous sommes réunis ici afin de donner un nouvel éclairage à l’œuvre essayiste de C.F. Ramuz. Je vais concentrer mon intervention sur trois de ses essais : Taille de l’Homme (1933), Questions (1935) et Besoin de Grandeur (1937), livres de méditations, où Ramuz annonce au siècle ses vérités, au nom d'une certaine sagesse qu'on ne saurait récuser parce qu'elle émane des sources de la vie même; mais livres témoins aussi d’une époque, les années trente du dernier siècle. En 1930, Ramuz fixe sa résidence à Pully, près de Lausanne, où il passera la dernière partie de sa vie ; c’est une période de stabilité personnelle mais aussi professionnelle, car sa place est également acquise dans les lettres suisses et françaises. C’est l’époque des essais, comme ceux qu’on vient de nommer et des textes autobiographiques, Découverte du monde (1939), en plus de romans tels que Derborence (1934), Le garçon savoyard (1936), Si le soleil ne revenait pas (1937).
Dans ses essais, écrits « dans une conjoncture de radicalisation politique », Ramuz médite sur l’actualité de son époque, sur la montée généralisée de l’extrême droite et de l’extrême gauche, qui donnera naissance à l’«hitlérisme», le «bolchevisme» et le «fascisme». L’auteur, qui aimait se présenter comme un homme «apolitique», réfléchit au monde à partir de son expérience d’homme ordinaire et de son point de vue de «poète», sans aucun engagement actif de sa part. Il avoue : « Si j’avais à me confesser, je dirais que j’ai pris parti, mais tantôt à gauche, tantôt à droite.» Certainement, les questions politiques intéressent profondément le poète, nous l’avons vu tout au long de ce congrès. Mais Ramuz touche également un sujet « moderne » qui surprend par rapport à son époque: le comportement de l’être humain face à la nature. C’est sur ce dernier aspect que nous allons parler à présent, car à sa manière, Ramuz dénonce un certain manque d’«éthique de l’environnement».

1. Réflexion morale sur la nature

Cette étude utilise une approche écologique ou environnementale de la littérature, connue sous le nom d’écocritique, qui a pris son essor dans les années quatre-vingt-dix du siècle dernier, notamment dans le monde anglo-saxon. L’écocritique est un mouvement qui combine les théories philosophiques, culturelles et littéraires. Elle se propose, d’une part, d’exposer et d’analyser les causes premières de la crise environnementale dans les expressions culturelles, développant chez le lecteur non seulement la connaissance et le respect à l'environnement, mais aussi les changements nécessaires dans leurs attitudes culturelles. Et d’autre part, elle suggère d’engager le lecteur à une réflexion d’ordre éthique, car elle part du principe que la littérature doit transmettre des idées et surtout des valeurs. D’un point de vue méthodologique, comme le remarque Ursula Heise (2006), l’écocritique se tient ensemble plus comme projet politique que comme théorie ou méthode. Sans pour autant se mettre d'accord sur la méthode à utiliser, l’écocritique s’est montrée interdisciplinaire dès le début, suivant le modèle des études féministes et des études culturelles, mais dans le but de décentrer l’humain et de défaire l’anthropocentrisme. Comment? L’écocritique prévient la société contre les risques potentiels qui la menacent, coopérant avec le texte et l'auteur pour que ce message écologique arrive à tous. C’est un outil valable car il est présent dans la littérature et également dans le travail de l'auteur, que ce soit consciemment ou non. L’écocritique considère « l’écriture et la forme même des textes comme une incitation à faire évoluer la pensée écologique, voire comme une expression de cette pensée »[1]. Depuis l’espace littéraire, la pensée écologique nous regarde bien plus directement, elle nous interpelle différemment à l’aide d’outils qui lui permettent de se faire plus rapidement présente dans notre esprit. Également, dans l’espace littéraire, les contraintes, les valeurs qui semblent impossibles à partager se réunissent et se réconcilient plus facilement (Suberchicot 99), ouvrant ainsi la voie à d’autres horizons que le terrain scientifique ne saurait couvrir, par exemple, les questions sociales.

La littérature est un domaine parmi bien d’autres qu’il faut analyser et comprendre, si on veut aborder des problèmes aussi complexes que la crise environnementale. Le philosophe Tzvetan Todorov dans son ouvrage La littérature en péril nous précise que “La littérature peut […] nous faire mieux comprendre le monde et nous aider à vivre […] Comme la philosophie, comme les sciences humaines, la littérature est pensée et connaissance du monde psychique et social que nous habitons (Todorov 72). Étant donné que l’écocritique étudie les rapports entre les êtres humains et l’environnement physique dans les œuvres littéraires (Glotfelty & Fromm 1996: xiii), elle permettra de mettre en valeur les propos et les pensées « écologistes » de notre auteur.

1.1. Qu’est-ce que c’est la nature ?
Ramuz a toujours considéré la nature comme un bien précieux et une source d’inspiration. La nature  a toujours été mêlée étroitement à sa vie et y a toujours joué un rôle actif (Questions 130). Mais quel est le vrai concept ramuzien de la nature ? Chez Ramuz, la nature comprend des paysages remplis de champs, de vignes, de bois, de vergers et de pâturages; il s’agit donc d’un paysage aménagé, cultivé depuis des lustres, d’une nature humanisée et humaine. Or, nous sommes bien loin des grands espaces naturels américains dont l’écocritique s’inspire et se nourrit. Il est important de reconnaître ces différences culturelles. C’est la raison par laquelle nous établirons des approches écocritiques qui tiennent compte des spécificités culturelles suisses, ou plutôt vaudoises. Comme l’affirme Ursula Heise, l’écocritique doit tenir compte du fait que chaque culture produit ses propres concepts de la nature, ses propres discours écologiques, ses propres rapports au milieu (Sense of place 60-61). En effet, les vastes prairies et déserts où l'homme blanc ne fait pas partie de l'écosystème, n’ont pas d'équivalent dans la littérature suisse. L'homme suisse n’a jamais connu des régions vraiment « sauvages » et il a une vision et une relation avec la nature très différente. Pourtant, il existe une affinité bien particulière avec la montagne.

La Suisse doit sa réputation à la splendeur de ses paysages (Besoin 265). Elle est richement dotée en montagnes et décors d'une extraordinaire somptuosité. De quelque côté que l'on se tourne, dans ces montagnes grandioses, les panoramas sont d'une beauté saisissante. L'homme solitaire et aventureux face à la «nature sauvage» se traduirait donc, chez Ramuz, par le paysan-berger isolé dans sa terrible montagne qui fait face aux caprices de la nature autour de lui (avalanches, chutes de pierres, glissements de terrain, etc.). Car « si la nature est partout violente, elle est ici à son comble de violence » (Besoin 282). Le poète ne s’est jamais laissé tromper par la beauté des montagnes suisses : elle est belle mais aussi méchante, nous rappelle dans « La Grande peur dans la montagne ». Evidemment, tous les romans consacrés à la montagne pourraient faire partie d’une ample étude écocritique, sous le thème d’une nature en colère contre la cupidité humaine. Mais ce n’est pas le sujet de cette intervention, revenons donc à notre question.

Ramuz est conscient de la grandeur de son « petit pays » et de cet environnement qui s’offre comme un cadeau au regard des suisses.  Voici comment l’on découvre la nature en Suisse selon l’auteur :

Ce que l’enfant, chez nous, voit en ouvrant les yeux, ce n’est ni la Tour Eiffel, ni le Louvre, dans le cadre de la fenêtre, mais bien quelque sommet isolé et pointu ou la longue façade bleue des Alpes de Savoie. C’est une autre espèce de grandeur et qui est en dehors de lui, à laquelle il n’est pour rien, ni ses pères, ni les pères de ses pères ; c’est un don qui lui est fait (Besoin 266).

Ce don, Ramuz en profitera toute sa vie. Depuis sa plus tendre enfance, il établit une relation spéciale avec cet environnement physique qui l’entoure. Il était capable de rencontrer la nature par le regard d'une fleur, par l'étonnement de la beauté d'un coucher de soleil, par une reconnaissance du lien de cœur avec un autre être dans la nature. Ramuz évoque la nature à la manière des Romantiques, comme un synonyme d’évasion « Ces fuites ? Ces évasions, pour reprendre un mot à la mode » (Besoin 131)[2], il en aura toujours besoin pour grandir « je me sentais comme augmenté, parce que je me sentais aimé alors et protégé » (Besoin 132). Ces rencontres devient de plus en plus profondes, de plus en plus intimes avec le temps et lui conduisent directement à une forme de bien-être et de bienfaisance. La nature ne semble pas seulement être le miroir de son état d’esprit, il y a quelque chose de beaucoup plus profond : une véritable communication, une circulation qui va de l’homme à la nature et de la nature à l’homme. En outre, cette communication entre l’auteur et la nature se déroule sous le signe d’une forte amitié réciproque: « il me semblait qu’elle me rendait cette amitié, et que, moi la connaissant, elle me connut, que moi, lui parlant, elle m’entendit » (Questions 131-132). L’auteur se penche sur la nature pour se mêler « étroitement à sa vie, à ses bêtes, à ses insectes, à toutes ces espèces de productions, attentif à ses mouvements secrets et à ses voix » (Questions 131-132). Il pratique ainsi, ce qu’on pourrait nommer, une communication sensitive, ou une certaine capacité de communiquer avec les autres êtres vivants sur terre, les animaux et les plantes. Voici l’explication qui nous donne en Découverte du Monde :

Il y a ce contact étroit de vous à ce qui vous entoure, car on est en communication étroite avec le sol, ce sol, c’est l’herbe ou de la terre ou des cailloux, il est résistant ou moelleux, dur ou tendre, et les choses ne sont pas vue de loin et à distance, mais on est dedans, on participe à elles (Découverte 84)

Ramuz ressent déjà que les éléments naturels sont importants, qu’ils peuvent lui en apporter beaucoup. L’écrivain est tout à fait conscient en ce moment qu’il fait partie de l’écosystème et qu’il est un avec tout ce qui vie. Il confirme ainsi la première des lois basiques de l’écologie formulées par Barry Communer en 1971 : tout est relié à tout le reste. Un sentiment d’appartenance, d’interdépendance se développe ainsi chez l’auteur :
Je réintégrais ma famille, me versant à nouveau à une espèce de sort commun, dont j’avais été détaché, à une vie universelle qui allait de la bête à moi, de l’arbre à moi, de la pierre à moi ; où il n’y avait plus de choses, où il n’y avait plus que des êtres, car tout prenait vie ; et tout s’animait d’une vie de plus en plus collective où ma propre personne finissait pour s’abolir (Questions 132).

Ramuz rejoint aussi l’une des idées fondamentales de l’éthique environnementale[3], celle qui nous rappelle que nous sommes liés à notre environnement avec lequel nous avons des relations d’interdépendance.

1.2. Qu’est-ce que l’homme par rapport à la nature ? 
Lorsque Ramuz réfléchit dans ses essais sur les rapports de l’homme et de la nature, il ressent une grande méfiance face à l’avenir. Dans Taille de l’Homme, l’écrivain critique l’exploitation d’une nature simplement devenue une source de matières premières, prêtes à être exploitées par l’homme, afin de satisfaire leurs besoins. « La nature est-elle autre chose pour lui, par exemple, que beaucoup de pétrole dont on n’a pas encore tiré  tout le parti qu’on aurait pu, ou d’immenses forces hydrauliques qu’il va s’agir d’utiliser, ou du blé considéré simplement comme moyen d’échange ? » (46). Nous n’oublions pas que cet écrit est, à la base, une dénonciation contre le bolchevisme. Cependant, Ramuz vise encore plus loin et considère que cette attitude n’est pas exclusive de l’idéologie communiste « car le monde entier semble en proie à cette même folie utilitaire ». À une époque où il n'était pas facile d'être si clairvoyant, l’écrivain préconisait déjà le déséquilibre écologique existant de nos jours : dès lors, la demande de ressources naturelles n’a cessé de croître. Le développement des pays émergents et la croissance démographique mondiale seraient, à présent, les causes principales de cette augmentation.

D’après l’auteur, les problèmes relatifs à l'environnement ont leur origine dans une  mauvaise attitude que l’homme adopte dans ses rapports avec la nature : celle d'un « profiteur », d'un « colonisateur », même d’un « conquérant » empiétant sur elle toujours d’avantage (TH, 44). Où sont donc les limites de l’homme ? Car la question se pose : « Il s’agirait de voir jusqu’à quel point vont aller nos pouvoirs, à nous, les hommes, car ils augmentent sans cesse, tandis que ceux de la nature diminuent d’autant. Voilà la grande question » (Questions 96). Il dénonce cette vision anthropocentriste où l’homme se considère au-dessus de la nature et pas dans la nature. La nature n’est donc pour l’homme qu’utilité et profit ? Elle n’existe que pour servir les intérêts des hommes ? C’est ainsi que Ramuz souligne la prédominance de la valeur économique sur les autres valeurs que la nature possède : l’esthétique ou l’écologique. Ramuz se positionne contre ce matérialisme utilitariste qui impose la machine face à l’outil, face au travail manuel. Cela serait, d’après lui, la première cause de rupture entre l’être humain et la nature, car il supprime chez l’homme « tout ce qui le met en contact étroit avec la nature », à savoir, ses mains et l’outil.

Le paysan ramuzien prend ici une place prépondérante et retient immédiatement l’attention de l’écocritique. Même si ces personnages ne datent pas d’hier, ils illustrent un rapport écologique très contemporain avec la Terre. Ramuz est convaincu que les paysans (qu'ils fussent ou non montagnards) offrent paradoxalement la meilleure figure d'une humanité vraiment universelle, puisqu'ils sont en contact permanent avec la nature éternelle. Il justifie ainsi ses choix : «Ceux qui vivent dans la nature se sentent aussi chaque jour "dépassés", et dépassés par elle en tout sens, dans ses dimensions, dans son mystère et dans sa toute-puissance, mais par là augmentés et ennoblis». « Paysan qu’est-ce que ça veut dire ? Nature, qu’est-ce que ça veut dire ? Paysan, nature : on sent bien que ces deux mots sont apparentes » (Questions 139). Le paysan chez Ramuz possède une grande capacité d’observation, il est patient et plein de sagesse « tu as été grand (d’une autre grandeur) et tu l’as prouvé » (Taille de l’Homme 65). Il professe un grand respect pour la nature environnante puisqu’il la craint; mais en même temps, il en profite pour apprendre sur elle, en l’interrogeant constamment : il y a un « courant de vie qui va de l’homme à la matière » (TDH 61). C’était, avant tout, sa première source d’inspiration, la seule garante véritable de leur pérennité. Il lui dérobe ainsi ses plus grands secrets, car le paysan d’antan utilisait des moyens que la propre nature lui donnait et qu’aujourd’hui on qualifierait d’écologiques : si la terre était trop maigre, il l’enrichissait avec du fumier (qui est encore une chose naturelle), ayant recours à des outils simples, qui ne sont « que le prolongement des bras et des jambes » (Questions 150), comme la fourche ou le râteau, ou recourant à l’animal qui est encore une force naturelle, quand ses propres forces ne suffisaient pas. Ces hommes-là gardaient un vrai contact avec les êtres et les choses existant en dehors d’eux-mêmes.

Ramuz parle avec regret du déclin de cette paysannerie : « Hèlas ! Peut-être bien que le paysan est une espèce d’homme qui est en train de disparaitre » (Taille de l’Homme, 62). Pour lui, c’est le commencement qui annonce la fin d’une époque : les rapports que l’homme avait avec la nature vont désormais être bouleversés à cause du progrès. La machine à moteur est entrée dans la vie du paysan, supplantant l’outil « le paysan a été et est encore essentiellement l’homme de l’outil, l’homme de ses mains, l’homme non spécialisé » (Taille de l’homme, 62). En cédant chaque jour un peu plus à l’industrie et « en s’industrialisant lui-même » (Questions 109), le paysan perd tout contact avec une nature dont il « dépendait entièrement » (Taille de l’Homme, 63). C’est donc ce changement de mode de vie de la paysannerie que Ramuz met en cause. Ce déclin marque la ligne de séparation entre la culture du vingtième siècle et celle des dix derniers siècles, et la rupture de l’homme avec son environnement.

Mais les hommes et l'environnement sont-ils deux choses séparées? Y en a-t-il une qui domine l'autre? De nos jours, nous constatons que malheureusement, la domination de l'homme sur son environnement est devenue de plus en plus grande. La véritable cause de tout problème écologique provient donc d'une mauvaise perception de la relation que l’homme a établie avec la nature ? Ramuz a sans doute raison : à cause du désir de l'homme qui veut être tout puissant, l’être humain perd le sens de la limite « car la concupiscence de l’homme est infinie ». Les hommes n’ont pas conscience de la fragilité du monde, de cette grande beauté et fragilité du monde. Mais c’est en ville, où cette rupture est encore plus accentuée, où  les hommes « qui y vivent ont perdu jusqu’au souvenir de leurs nécessités premières » (Questions, 143). Ramuz nous rappelle que les habitants de la cité ont besoin, pour survivre, des biens de la terre : « Le pain, l’eau, le lait, la viande- toutes choses qui sont dans la terre… l’homme des villes en connait encore le prix ? Il se le procure sans peine avec de l’argent » (142-143). Les gens de la ville ne gardent plus de contact avec le milieu rural, ils ignorent la nature. Ils se sentent tellement rassurés dans leurs villes qu’ils ont oublié que « les menaces qui étaient suspendues sur les premiers hommes le sont encore et toujours sur les hommes d’aujourd’hui» (144). Même si dans les années 30 on ne parlait pas encore du problème du changement climatique, Ramuz averti contre le danger qu’entrainerait une modification climatologique pour la survie de l’homme « s’il ne pleuvait pas pendant cinq mois sur la terre, ou si, des gelées tardives y survenaient, s’il ne pleuvait plus ou s’il pleuvait trop, s’il faisait trop froid ou trop chaud » (Questions 143). Et « malgré le pain synthétique, tous les succédanés déjà trouvés ou à trouver, malgré toute la chimie moderne et ultra-moderne, présent et futur » le risque de famine pour l’être humain serait énorme. Ceci justifie alors l'importance d'une certaine « éthique environnementale » qui examinerait les rapports entre l’homme et la nature, en cherchant également à considérer les besoins propres de la nature, pour rappeler à l'homme ses limites. D’après Ramuz l’être humain et la nature ne devraient pas s’opposer, bien au contraire, il propose de considérer autrement tout ce qui n’est pas proprement « humain », mais tout de même sensible, ou qui tout simplement existe, et de lui attribuer autant de valeur.

1.3. Le progrès
Ramuz remet en question la capacité du progrès technique à procurer le bonheur. Les hommes n’ont toujours pas compris que le progrès qu’ils vénèrent ne les protège de rien et surtout pas d’eux-mêmes, de leur propre violence. Le seul progrès où l’homme trouvera sa plénitude serait «dans le sacrifice complet de sa personne au progrès de l’humanité, ne progressant qu’en elle, et à travers elle; ses propres grains ne figurant dans l’addition qu’en vue de l’augmentation du total...» (Besoin, ).

Chez Ramuz, le regret de voir disparaître une page d’écologie humaine comportant dix millénaires d’histoire agraire, tous ces vieux savoirs des travailleurs de la terre, ne relève pas d’une nostalgie du paradis révolu, comme s’il existait une époque pendant laquelle l’homme et la nature vivaient en harmonie idyllique. Bien au contraire, sa vision va beaucoup plus loin et annonce déjà les effets dévastateurs que l’industrie et le progrès provoquent dans l’agriculture. Car, d’après lui, « c’est se faire une idée bien fausse de l’homme que de croire par exemple que tout progrès technique soit nécessairement pour lui un gain » (Taille de l’Homme 37). Toute la nature est donc en danger. Ramuz prévenait déjà contre cette ère industrielle et technique. Même à ses débuts, il constatait que cette exploitation industrielle et mécanique visée la suppression de la nature, en modifiant la terre, les saisons, les productions agricoles. Il annonçait déjà le début de la mondialisation avec la répartition des pays en différentes zones de cultures, tels qu’on les connait aujourd’hui ; la modification chimique de la terre pour qu’elle produise selon les nécessités ; ou l’altération des productions agricoles en supprimant les saisons, car si le paysan attendait l’été pour faire sa récolte, maintenant « c’est l’été lui-même que nous récoltons toute l’année par nos machines » (Taille de l’Homme 66). Nous n’allons pas nier que l’agriculture moderne a résolu certainement dans le pays industrialisés les insuffisances en termes quantitatifs, ce qui a permis entre autres la sécurité alimentaire, mais à quel prix ? Aujourd’hui, lorsqu’on fait le bilan, les résultats ne sont pas très rassurants. Toute cette technologie, tout ce progrès a causé de graves dommages dans la planète: destructions des sols, pollutions des eaux et de l’environnement, démantèlement des écosystèmes naturels, perte de la biodiversité, pour n’en citer que quelques-uns. Jusqu’où la nature va-t-elle se laisser faire ? Nous constatons que ce progrès, comme Ramuz l’avait bien prédit, est un couteau à double tranchant, « que la lame qu’ils ont pour leur part aiguisées, finalement s’est retourné contre eux » (Taille de l’homme 10), et contre nous tous !


Conclusion

À un moment donné, lorsque la communication avec les hommes devient difficile, Ramuz se tourne vers la nature. Il lui semblait trouver chez elle quelque chose de grand qui lui manquait chez les hommes (Questions 131). Il commence alors un dialogue intime et secret avec cet environnement et les êtres qui l’habitent. Ramuz avait bien compris que la nature était essentielle non seulement pour la survie de l’homme, mais aussi pour son équilibre. Le grand danger est de se séparer de la nature. En Taille de l’homme il exprime sa conviction que l’homme qui n’est plus en contact avec la nature, perd sa taille, perd quelque chose de sa vérité, de son humanité. Il s’est donc fortement attaché à nous faire voir et sentir ce lien et cette communication entre l’homme primitif et la nature, et il a expliqué très clairement :

Un livre pour le vrai lecteur n’a pas besoin de finir bien, il n’a pas besoin d’être « moral », il n’a pas besoin d’apporter des faits, d’être instructif, de vous apprendre quelque chose, comme on dit, de rien expliquer ; ou plutôt il explique tout, et enseigne tout, et tire toute sa moralité de vous mettre d’abord profondément en communion avec un être et à travers cet être avec les autres êtres, le monde des créatures et même le monde incréé (Lettre 300-301)

En effet, à travers ses récits, il nous montre comment rétablir le contact avec la nature. Si l'homme communique maintenant par la parole, cela ne signifie pas qu'il n'est plus capable de communiquer avec la nature comme auparavant. Nous avons toujours accès à la communication par le canal de l'intuition. Avec un peu d'entraînement, la communication avec les animaux les arbres et le reste de la nature redevient rapidement une habitude fascinante. De plus en plus de personnes retrouvent la faculté de parler avec la nature. Trop des concepts erronés sur nous-mêmes et notre rapport au monde nous ont éloignés d’elle. Y retrouver notre juste place passe par la sensualité de l’expérience.

Certainement les textes littéraires nous aident à prendre conscience de notre lien à l’environnement physique. Ils nous apportent également une ouverture et des idées pour un choix de vie en harmonie et en paix avec notre environnement et avec nous-même. Il n’y a pas d’avenir pour l’espèce humaine sans préservation de l’environnement ; et pour cela nous devons encourager le respect de la nature aux générations à venir et modifier les comportements individuels et collectifs vis-à-vis d’elle. Participer à l'émergence d'un nouveau modèle de société, à la fois écologiquement viable et socialement solidaire est aujourd’hui possible, il faut juste un peu de volonté et d’imagination. Ramuz nous encourage vivement à le faire, en nous donnant ce conseil  « la plupart des hommes manquent d’imagination : ils ne voient pas que ce qui est pourrait ne pas être. Ils ne voient même pas que ce qui est pourrait être autrement ; ils ne distinguent pas, au-delà de ce qui existe, le possible. Il faut leur faire voir le possible, et qu’il ne tient qu’à eux de le réaliser » (Besoin 322). Les lecteurs de Ramuz savent que le romancier suisse possédait certainement ce don d’anticipation propre à quelques grands écrivains. Imaginons, donc… !


Bibliographie

GLOTFELTY&FROMM (1996) The Ecocriticism Reader: Landmarks in Literary EcologyAthens: U. of Georgia P.
HEISE, Ursula K. (2006) “Greening English: Recent Introductions to Ecocriticism.” Contemporary Literature, 289–298.
----- (2008) Sense of Place and Sense of Planet. The Environmental Imagination of the Global. New York : Oxford University Press.
HICHAM-STEPHANE AFEISSA (2010)  La communauté des êtres de nature, Éditions MF, collection "Dehors".
----- (2007) Éthique de l’environnement. Nature, valeur, respect. Paris : Librairie Philosophique J. VRIN
MEIZOZ, Jérôme (2009) « Ramuz, poète dans la tourmente politique ». Article paru au journal Le Temps, le 19 novembre 2009  http://www.letemps.ch/Facet/print/Uuid/3fb8ed84-d48b-11de-8cef-e06dbdd775ff/Ramuz_po%C3%A8te_dans_la_tourmente_politique
RAMUZ, C.F. (1968) Œuvres complètes, Lauranne : Éditions Rencontre, V. 12
----- Lettre à Bernard Grasset
RAMUZ, C.F. (1968) Œuvres complètes, Lausanne : Éditions Rencontre, V. 15.
-----        Taille de l’homme
-----        Questions
-----        Besoin de Grandeur
RAMUZ, C.F. (1968) Œuvres complètes, Lausanne : Éditions Rencontre, V. 17
-----        Découverte du monde
SCHLOSS, Brigitte (1969) L'Homme et la nature dans l'œuvre romanesque de C.F. Ramuz de 1926 à 1937. Thèse de l’Université de Laval
SUBERCHICOT, Alain (2002) Littérature américaine et écologie. Paris : L’Harmattan.
TODOROV, Tzvetan (2007) La littérature en péril Champs Essais. Paris: Ed. Flammarion, 2014.
POJMAN, Louis P., Global Environmental Ethics, Londres et Toronto, Mayfield Publishing Company 2000.
 


[1] Nathalie Blanc, Denis Chartier et Thomas Pughe, « Littérature et écologie : vers une écopoétique », cité, p. 17.
[2] N’oublions pas que les années 30 est une période où le Romantisme revient fortement à la mode.
[3] L’éthique environnementale est apparue comme une branche distincte de l’éthique dans les années 70. Elle étend la portée de la pensé morale au-delà d’une communauté ou nation donnée pour inclure non seulement tous les hommes, mais également les animaux et l’ensemble de la nature, la biosphère, à la fois dans l’immédiat et au-delà du futur proche, y compris les générations futures (Louis P. Pojman 2000: VI)

lunes, 7 de abril de 2014

« LECTURA ECOCRITICA DE LA NOVELA FORETS OBSCURES DE CORINNE BILLE»


Resumen
Corinna Bille es una de las representantes más prestigiosas que las letras suizas de expresión francesa ha dado a la literatura francófona. Escritora comprometida con el medio ambiente y profundamente arraigada a un país que ama por encima de todo: el Valais. Nunca renunciará a sus dos fuentes de inspiración: sus sueños, base de sus relatos y una naturaleza bien conocida en la que enmarcar su historia. Las montañas, los viñedos, los bosques y los lagos del Valais representarán esa Naturaleza omnipresente a través de la cual construirá su impresionante obra literaria. Apoyándonos en una de sus novelas, Forêts Obscures, analizaremos la figura del bosque desde una perspectiva ecocrítica.

 

*****   

La grande puissance (avec l’attrait de la mer) qui a traversé Corinna est la forêt. Elle était une forêt […] Maurice Chappaz.

 


* Comunicación presentada en la Journée d’étude “La forêt: imaginaires et territoires”. Université de Paris Ouest Nanterre La Défense. Organisé par Françoise Aubès (GRELPP) et  Catherine Heyman (GRECUN). 5 avril 2012.



[1] Los espacios con abundancia de árboles fortalecen la salud de quienes los disfrutan. Esta es al menos la conclusión de un estudio realizado a 280 personas en Japón. Ver « The physiological effects of Shinrin-yoku (taking in the forest atmosphere or forest bathing): evidence from field experiments in 24 forests across Japan » Environmental Health and Preventive Medicine.  January 2010, Volume 15, Issue 1, pp 18-26 http://link.springer.com/article/10.1007%2Fs12199-009-0086-9

jueves, 16 de enero de 2014

ÉVEILLER NOTRE CONSCIENCE ÉCOLOGIQUE À TRAVERS LA LITTERATURE: INTRODUCTION À L’ÉCOCRITIQUE


Les études de la littérature et de l'environnement ont abouti, au début des années 1990, à la création d'une nouvelle école critique littéraire : l’écocritique. Née au sein des universités de l’Ouest des États-Unis, elle s’est rapidement répandue dans le monde académique anglo-saxon. Aujourd’hui, l'association fondatrice de l'ecocritique, l'Association for the Study of Literature and Environment (ASLE) réunit plus de 1300 membres et elle a créé des branches internationales en Australie, au Canada, en Corée, en Europe, en Inde, au Japon et en Nouvelle-Zelande. L’écocritique adopte une approche centrée sur la Terre aux études littéraires. Il s’agit d’une façon de relire les textes littéraires d’un point de vue particulier, celui de l’environnement, et ainsi d’en bousculer la réception convenue. L'environnement et la vision de la nature deviennent des éléments nouveaux pour l'analyse de textes. Elle se présente aussi comme un nouveau domaine disciplinaire qui abandonne cette division traditionnelle entre les sciences et les lettres, car on estime fondamental de joindre à la vision de la nature littéraire, une vision scientifique et écologique. Cette idée de connexion s’applique également aux différentes disciplines de la connaissance que l’écocritique tente d’associer, cherchant des terrains d’entente qui permettront de comprendre ces paradigmes erronés sur lesquels se fondaient les mythes du progrès et du développement. Un vaste domaine interdisciplinaire s'ouvre ainsi devant nous, la relation des études littéraires et discours écologique par rapport à d'autres disciplines connexes telles que l'anthropologie, la philosophie, la sociologie, la psychologie et l'éthique.

De nos jours, la reconnaissance des activités humaines - qui endommagent gravement les systèmes de récupération primaires de la  planète- encourage un désir sincère de contribuer à la récupération environnementale. La littérature constitue un formidable défi sur l’imaginaire par rapport à tout ce qui concerne la nature. Toute œuvre de fiction, de n’importe quel genre, est construite dans un cadre naturel ou civilisé, où les hommes cohabitent. L’écocritique permet de recueillir, d'analyser et de comprendre les différentes modalités d'interaction des hommes avec leur habitat. Ses caractéristiques principales sont donc l'utilisation de concepts de l'écologie appliqués aux compositions littéraires et le compromis de créer une conscience écologique à travers la littérature. L’écocritique cherche à nous approcher de la terre et nous enseigne comment améliorer notre relation avec l'environnement.

Le lecteur écocritique se pose alors des questions sur le rôle que l'environnement joue dans une œuvre littéraire ; il examine si les valeurs exprimées dans un récit sont compatibles avec la sagesse écologique ; ou si les métaphores que nous utilisons pour designer notre environnement influencent la façon dont nous traitons la nature. L’environnement, la vision de la nature et le lieu, ne devraient-ils pas devenir une nouvelle catégorie d’analyse de la littérature, tout comme l’ont fait à une époque la race, la classe et le genre ? On étudie, par exemple, comment la crise environnementale a commencé à être considérée dans la littérature, et comment les œuvres littéraires et le langage influencent la façon dont nous parlons à/de l'environnement.

Selon Cheryll Glotfelty, les étapes que l’écocritique a suivi (et suivra) sont très similaires à celles rapportées par Elaine Showalter dans l'évolution du féminisme. Au début, on recherche des images de la nature dans la littérature classique, l'identification des stéréotypes (Eden, Arcadie, Paradis, etc.) ou des absences importantes ; dans un deuxième temps on récupère la tradition marginalisée de textes écrits à partir de la nature; enfin, il s'ensuit une phase théorique, préoccupée par les constructions littéraires d'êtres humains en fonction de leur environnement naturel, d'où l'intérêt poétique liée à des mouvements comme l'écologie et l'écoféminisme.

Si le monde anglo-saxon a connu un véritable essor des essais éco-critique (cf. bibliographie), les pays francophones ne font que débuter dans ce vaste domaine. Même si l’écriture de la nature en Europe n’est pas ancrée dans une tradition aussi profonde qu’en Etats-Unis, elle n’en est pas moins riche ou intéressante. Dans la Suisse francophone, il y a beaucoup d'écrivains dont les œuvres pourraient être analysées d'un point de vue écocritique. Nous pensons notamment à Edouard Rod, qui dénonce la dégradation du paysage alpin dans son œuvre « Là-haut » ; à C.F. Ramuz et sa vision d’une nature en colère contre la cupidité humaine  (« Derborence », « La grande peur dans la montagne » ou « Si le soleil ne revenait pas ») ; à Maurice Chappaz et son combat écologique (« Le Maquéreux des cimes Blanches ») ; ou à la omniprésence de la forêt chez Corinna Bille, pour ne nommer que quelques exemples.

L’ecocritique fait son chemin lentement dans le milieu académique de l'université européenne. Les avantages que présente cette nouvelle théorie dans l'enseignement de la littérature sont certainement nombreux: elle donne une nouvelle vision des textes étudiés; elle contribue à sa manière à la guérison du respect pour la nature ; elle rétablit ce lien entre la terre et ses habitants et, surtout, elle contribue à créer une relation plus étroite avec notre planète.

 
Bibliographie conseillée

 

C. Glotfelty et H. Fromm (dir.), The ecocriticism reader, Univ. Of Georgia Press. Athenes & Londres, 1996.

Glen A. Love, Practical Ecocriticism: Literature, Biology, and the Environment. Under the Sign of Nature: Explorations in Ecocriticism, University of Virginia Press, 2003.

G. Garrad, Ecocriticism, Routledge. Londres, 2004.

J. Bate, The Song of the Earth, Picador, London, 2000.

K. Armbruster et K. Wallace, Beyond Nature Writing: Expanding the Boundaries of Ecocriticism, University of Virginia Press, 2001.

L. Buell, The environmental imagination. Thoreau, nature writing, and the formation of americain culture, Harvard Univ. Press, Cambridge, 1995.

L. Coupe, The Green Studies Reader: From Romanticism to Ecocriticism, Routledge. Londres, 2000.
 
 
Article paru dans le Journal romand d'ecologie politique  "Moins" nº 8 Novembre-Décembre 2013. Vevey- Suisse.

domingo, 10 de noviembre de 2013

Le monde naturel de C.F. Ramuz. Une approche écocritique de son œuvre.


Charles Ferdinand Ramuz (1878-1947) est l’un des plus grands écrivains suisses de langue française du XXème siècle. Poète, romancier et essayiste, il a été estimé et contesté de son vivant en raison de ses audaces stylistiques. Qualifié à tort pendant longtemps d’auteur régionaliste, il est considéré de nos jours comme un écrivain moderne, en avance sur son temps de par son engagement et son approche critique de la langue française. C’est surtout grâce à l’un de ses engagements, celui qui concerne la nature, que nous sommes réunis aujourd’hui dans cette journée d’étude intitulée « L’invention de la Nature ». L’objectif de cette intervention est de montrer comment une certaine éthique environnementale traditionnelle s’élabore dans ses écrits et comment ses personnages envisagent leur relation avec le monde naturel.

Pour y arriver, nous avons choisi une approche écologique ou environnementale de la littérature, connue sous le nom d’écocritique, qui a pris son essor dans les années 90 du siècle dernier, notamment dans le monde anglo-saxon. Les recherches en écocritique s’intéressent aux relations entre l’être humain et l’environnement. La reconnaissance des activités humaines qui endommagent gravement les systèmes de récupération primaires de la planète encourage aujourd’hui un désir sincère de contribuer à la récupération environnementale. La littérature peut servir de terrain propice pour cultiver cette nouvelle approche écologique, elle constitue un formidable défi sur l’imaginaire par rapport à tout ce qui concerne la nature. Toute œuvre de fiction, de n’importe quel genre, est construite dans un cadre naturel ou civilisé, où les hommes cohabitent. L’écocritique permet de recueillir, d'analyser et de comprendre les différentes modalités d'interaction des hommes avec leur habitat. Ses caractéristiques principales sont l'utilisation de concepts de l'écologie appliqués aux compositions littéraires et le compromis de créer une conscience écologique à travers la littérature. En effet, le principal objectif de cette nouvelle théorie est d’engager la critique littéraire dans une réflexion écologiste afin de chercher des solutions à la crise environnementale. Evidemment, l’écocritique ne peut donner que des solutions théoriques aux problèmes de l’environnement, mais elle a toutefois l’ambition d’engager le lecteur à une réflexion d’ordre éthique, car elle part du principe que la littérature doit être véhicule d'idées et surtout de valeurs. Par rapport au rôle de la littérature et de la critique littéraire, Glen Love indique: « De nos jours, la fonction la plus importante de la littérature est celle de rediriger la conscience humaine vers une considération totale de son importance dans un monde naturel menacé [...] en reconnaissant la suprématie de la nature, et la nécessité d'une nouvelle éthique et esthétique ». Et il ajoute : « [nous avons l’] espoir de récupérer le rôle social perdu de la critique littéraire » (Love, 1996:237-8). Par conséquence, les littéraires devraient être les premiers à se sentir concernés par les questions d’environnement, dans la mesure où ces dernières impliquent des principes éthiques. Puisque ce sont les principes éthiques qui nous dictent nos rapports avec nos semblables et avec la nature, l'écocritique, ou la "critique verte" se doit d'être un lieu de rencontre entre le savoir scientifique et les autres types de discours. Elle se doit d'aller au-delà de la dichotomie homme-nature et conduire à une forme d' « éco-éthique » permettant de recentrer les débats.

Du fait que l’écocritique se nourrit de l’histoire américaine de la préservation et de la conservation des grands espaces naturels, elle évalue la représentation de la nature dans les textes littéraires selon l’idéal de la nature sauvage. Il est évident qu’une telle conception de la nature traverse mal les frontières géo-politiques. La mise en valeur de la nature sauvage demeure un phénomène assez rare dans les écrits francophones. Les paysages, dont Ramuz s’inspire, comprennent des champs, des vignes, des bois, des vergers, des pâturages; il s’agit d’un paysage aménagé, cultivé depuis des lustres, d’une nature humanisée et humaine. L’expérience de la nature dans le monde européen est évidemment très différente. Il est important de reconnaître ces différences culturelles. C’est la raison par laquelle nous allons établir des approches écocritiques qui tiennent compte des spécificités culturelles suisses, ou plutôt vaudoises. Comme l’affirme Heise, l’écocritique doit tenir compte du fait que chaque culture produit ses propres concepts de la nature, ses propres discours écologiques, ses propres rapports au milieu (Sense of place 60-1). La relation que l'homme établit avec la nature ou avec son milieu naturel, constitue « un sujet dont le traitement requiert des notions qui impliquent les mythes, les traditions, les religions, les cultures, les systèmes philosophiques et économiques »1 du fait que toutes ces notions expliquent le comportement de l'homme face à son milieu naturel, face à son environnement.

Dans notre Histoire, nombreuses ont été les philosophies et les traditions politiques, telles que le structuralisme, le modernisme, l’écologie qui ont débattu du problème du dualisme  homme-nature. Le structuralisme, par exemple, lié aux théories marxistes sur les structures économiques et sociales dégagées par Le Capital, fut mise en place par Louis Althusser. Pour ce philosophe la structure économique, constituée par l’ensemble des rapports de production (rapports sociaux), est déterminée par la théorie de la praxis, de la pratique collective. La praxis étant la relation dialectique entre l’homme et la nature et l’homme et l’environnement social, relation par laquelle l’homme en transformant la nature par son travail ou en transformant l’environnement social par son travail se transforme lui-même. Ainsi, l’homme en général, transformant son environnement naturel et social par son travail, détermine la structure économique. Ramuz présente ce même dualisme dans son essai Taille de l’Homme (1933). Partant d’une dénonciation contre le communisme, il affirme que la nature est devenue pour le bolchevisme « synonyme de matières premières ». Cependant, Ramuz vise encore plus loin et il considère que cette attitude n’est pas exclusive de l’idéologie communiste « car le monde entier semble en proie à cette même folie utilitaire ». Ses réflexions montrent une grande méfiance envers le monde moderne. Ramuz est probablement l’un des premiers écrivains à recenser les dégâts du Progrès. Il comprend que l’homme moderne exploite son milieu sans se soucier de son avenir, seul compte pour lui l’instant présent. L'explosion de l'industrie est aussi pour quelque chose, donnant naissance à cette vision de la nature conçue comme simple réserve des matières premières. D’un côté, la Nature « tout ce qui est, tout ce qui existe dehors de nous : la terre, la mer, le ciel, et tout ce qu’ils contiennent, minéraux, plantes et animaux, livrés à l’homme qui s’en sert » (TH, 39) ; de l’autre côté l’homme qu’il qualifie de pirate : « un homme jeté avec ses appétits vers ces rivages inconnus où l’or attend, c’est-à-dire, la nature sans défense qui attend l’homme » (TH, 39). Pour l’auteur, c’est tout simplement un « duel » où la nature est toujours perdante.

Ses propos se veulent écologistes, même si Ramuz en ignore certainement le terme et l’acception, car la nature reste en filigrane toujours présente dans ses textes. Les problèmes relatifs à l'environnement, selon l’auteur, ont leur origine dans une  mauvaise attitude que l’homme adopte dans ses rapports avec la nature : celle d'un « profiteur », d'un « colonisateur », même d’un « conquérant » empiétant sur elle toujours d’avantage (TH, 44). La nature n’est donc pour l’homme qu’utilité et profit. Ramuz souligne ainsi la prédominance de la valeur économique sur les autres valeurs que la nature possède : l’esthétique ou l’écologique. Où sont donc les limites de l’homme ? Car la question se pose : « Il s’agirait de voir jusqu’à quel point vont aller nos pouvoirs, à nous, les hommes, car ils augmentent sans cesse, tandis que ceux de la nature diminuent d’autant. Voilà la grande question » (Questions 96).

Les hommes et l'environnement sont-ils deux choses séparées? Y en a-t-il une qui domine l'autre? De nos jours, nous constatons que malheureusement, la domination de l'homme sur son environnement est devenue de plus en plus grande. La véritable cause de tout problème écologique provient donc d'une mauvaise perception de la relation que l’homme a établie avec la nature ? Ramuz a sans doute raison : à cause du désir de l'homme qui veut être tout puissant, l’être humain perd le sens de la limite « car la concupiscence de l’homme est infinie ». Ceci justifie alors l'importance d'une certaine « éthique environnementale » qui examinerait les rapports entre l’homme et la nature, en cherchant également à considérer les besoins propres de la nature, pour rappeler à l'homme ses limites. Ramuz propose de considérer autrement tout ce qui n’est pas proprement « humain », mais tout de même sensible, ou qui tout simplement existe, et de lui attribuer autant de valeur.

Les personnages ramuziens prennent ici une place prépondérante et retiennent immédiatement l’attention de l’écocritique : le paysan, le vigneron, le pécheur, l’artisan. Même si ces personnages ne datent pas d’hier, ils illustrent tous un rapport écologique très contemporain avec la Terre. « Paysan qu’est-ce que ça veut dire ? Nature, qu’est-ce que ça veut dire ? Paysan, nature : on sent bien que ces deux mots sont apparentes » (Questions 139). Le paysan chez Ramuz possède une grande capacité d’observation, il est patient et plein de sagesse « tu as été grand (d’une autre grandeur) et tu l’as prouvé » (Taille de l’Homme 65). Il professe un grand respect pour la nature environnante puisqu’il la craint; mais en même temps, il en profite pour apprendre sur elle, en l’interrogeant constamment. C’était, avant tout, sa première source d’inspiration, la seule garante véritable de leur pérennité. Il lui dérobe ainsi ses plus grands secrets, car le paysan d’antan utilisait des moyens que la propre nature lui donnait et qu’aujourd’hui on qualifierait d’écologiques : si la terre était trop maigre, il l’enrichissait avec du fumier (qui est encore une chose naturelle), ayant recours à des outils simples, qui ne sont « que le prolongement des bras et des jambes » (Questions 150), comme la fourche ou le râteau, ou recourant à l’animal qui est encore une force naturelle, quand ses propres forces ne suffisaient pas. Ces hommes-là gardaient un vrai contact avec les êtres et les choses existant en dehors d’eux-mêmes.

Ramuz parle avec regret du déclin de cette paysannerie : « Hèlas ! Peut-être bien que le paysan est une espèce d’homme qui est en train de disparaitre » (Taille de l’Homme, 62). Pour lui, c’est le commencement qui annonce la fin d’une époque : les rapports que l’homme avait avec la nature vont désormais être bouleversés à cause du progrès. La machine à moteur est entrée dans la vie du paysan, supplantant l’outil « le paysan a été et est encore essentiellement l’homme de l’outil, l’homme de ses mains, l’homme non spécialisé » (Taille de l’homme, 62). En cédant chaque jour un peu plus à l’industrie et « en s’industrialisant lui-même » (Questions 109), le paysan perd tout contact avec une nature dont il « dépendait entièrement » (Taille de l’Homme, 63). C’est donc ce changement de mode de vie de la paysannerie que Ramuz met en cause. Ce déclin démarque la culture du vingtième siècle de celle des dix derniers siècles et la rupture de l’homme avec son environnement. 

Chez Ramuz, le regret de voir disparaître une page d’écologie humaine comportant dix millénaires d’histoire agraire, tous ces vieux savoirs des travailleurs de la terre, ne relève pas d’une nostalgie du paradis révolu, comme s’il existait une époque pendant laquelle l’homme et la nature vivaient en harmonie idyllique. Bien au contraire, sa vision va beaucoup plus loin et annonce déjà les effets dévastateurs que l’industrie et le progrès vont provoquer dans la agriculture. Car, d’après lui, « c’est se faire une idée bien fausse de l’homme que de croire par exemple que tout progrès technique soit nécessairement pour lui un gain » (Taille de l’Homme, 37). Toute la nature est donc en danger. Ramuz prévenait déjà contre cette ère industrielle et mécanicienne. Même à ses débuts, il constatait que cette exploitation industrielle et mécanique visé la suppression de la nature, en modifiant la terre, les saisons, les productions agricoles. Il annonçait déjà le début de la mondialisation avec la répartition des pays en différentes zones de cultures, tels qu’on les connait aujourd’hui ; la modification chimique de la terre pour qu’elle produise selon les nécessités ; ou l’altération des productions agricoles en supprimant les saisons, car si le paysan attendait l’été pour faire sa récolte, maintenant « c’est l’été lui-même que nous récoltons toute l’année par nos machines » (Taille de l’Homme 66). Nous n’allons pas nier que l’agriculture moderne a résolu certainement dans le pays industrialisés les insuffisances en termes quantitatifs, ce qui a permis entre autres la sécurité alimentaire, mais à quel prix ? Aujourd’hui, lorsqu’on fait le bilan, les résultats ne sont pas très rassurants. Toute cette technologie, tout ce progrès a causé de graves endommagements dans la planète: destructions des sols, pollutions des eaux et de l’environnement, démantèlement des écosystèmes naturels, perte de la biodiversité, pour n’en citer que quelques-uns. Jusqu’où la nature va-t-elle se laisser faire ? Nous constatons que ce progrès, comme Ramuz l’avait bien prédit, est un couteau à double tranchant, « que la lame qu’ils ont pour leur part aiguisées, finalement s’est retourné contre eux » (Taille de l’homme 10), et contre nous tous !

Comment cette idée se traduit-elle dans ses romans? Ramuz présente dans ses romans une vraie nature toute puissante, violente. Il utilise une approche éco-centrique car il nous montre une réalité où la frontière entre « le vivant » et « le non vivant » n’existe pas. Lorsque les hommes ne tiennent pas compte des limites marquées par la nature, celle-ci est capable de se retourner contre eux, sous la forme de catastrophe naturelle (inondations, avalanches, éboulements, etc.).

La nature laisse faire longtemps, sa victoire est modeste, elle ne la proclame pas, il ne semble même pas qu’elle soit en cause ; on ne voit pas tout de suite  les rapports qu’il y a entre telles catastrophes et son propre refus. La nature opère dans l’ombre avec une amère douceur : tout à coup les conséquences de son opposition éclatent, nées peu à peu et de toute part (Questions 199)

La Grande peur dans la montagne (1926), Derborence (1934) et Si le soleil ne revenait pas (1937) représentent un bon exemple des rapports entre les hommes et son environnement naturel. Derrière une histoire apparemment simple et très régionale, se cache une analyse et une interprétation moderne de la relation que l'homme établit, avec son passé et avec la nature. Il s'arrête en particulier sur l'analyse de la division existante entre les habitants locaux : d'une part, les jeunes audacieux, courageux et intrépides, ignorant les avertissements des plus anciens et qui veulent défier la puissance de la nature ; d'autre part, les plus âgés, dont la mémoire est pleine d’accidents inexpliqués ; ils sont partisans de la tradition et de la modération.

La montagne se présente comme une force qu’on ne doit pas défier. Celui qui ne se soumet pas aux lois qu’elle impose sera puni avec la mort. L’idée d’une nature toute puissante est un sujet récurrent dans son œuvre. Contre cette force naturelle, l'auteur analyse la réponse humaine à travers son caractère irresponsable, inadmissible, dépourvu de limites. Dans La grande peur dans la montagne, la pomme de discorde tourne autour d'un pâturage considéré comme maudit. Les plus jeunes veulent rentabiliser leurs exploitations et décident de réutiliser le pâturage, malgré les avertissements des plus anciens du lieu. Ceux-ci racontent que le pâturage de Sansseneire est abandonné depuis de nombreuses années en raison d’une ancienne tragédie qui provoqua autrefois la mort des troupeaux et des hommes qui les gardaient. Pendant les premières semaines, tout se passe sans aucun problème, jusqu'à ce que la nature et les montagnes, attaquées par cette nouvelle colonisation répondent de la même manière que dans le passé. Réincarnées dans un animal qui rôde la nuit, il répand parmi la communauté du pâturage une maladie qui progressivement infecte tous les animaux, les forçant à être mis en quarantaine. Les gens du village s’isolent des bergers. L'épidémie continue de se propager attaquant les hommes eux-mêmes. Aucune prière, aucune amulette, ne peut contrôler la colère de la nature : « Moi je suis protégé » dit Barthélemy au président- « il a été chercher du bout des doigts sous sa chemise un lacet noir de crasse qui lui pend autour du cou ; il a fait venir à lui une espèce de petit sac ; il a dit : ‘C’est là-dedans’. C’est un papier » (Grande peur 207). Quelques lignes plus tard Apolline explique en quoi consiste cette amulette : « On écrit des choses dessus et puis on va le tremper à Saint-Maurice-du Lac dans le bénitier. Et puis on le coud dans un sachet et puis on se pend le sachet autour du cou… » (209). Mais rien ne l’arrêtera, la montagne sèmera la mort jusqu’au village.

En Derborence, l'étude se concentre sur la période qui a suivi la catastrophe. Dans cette œuvre, Ramuz renverse complètement la relation que les hommes entretiennent avec la nature: les paysans sont décrits comme des gens très humbles qui acceptent inconditionnellement la puissance de la montagne. Telle est leur soumission qu’ils n'hésitent pas à exclure l'un des leurs,  lorsque Antoine revient deux mois plus tard des entrailles de la montagne, après avoir été ensevelie par la chute de l’une de ses parois. Ils ne croient pas qu'il ait pu survivre à sa colère et il est considéré comme une âme en peine, comme un fantôme, un mort vivant. Ramuz intensifie dans ce récit les pouvoirs des croyances et des superstitions : les éboulements en montagne sont causés par le diable lui-même qui habite au-dessus du massif des Diablerets. C’est ainsi que les personnages justifient l'origine de ce phénomène naturel ; ils garantissent également la stabilité d’une réalité existante et ils acceptent leur sort par rapport à leurs préoccupations existentielles sur le vieillissement, la maladie, la mort ou, comme ici, les catastrophes naturelles.

Le rôle de la superstition dans la vie des paysans sera encore développé dans son troisième livre, Si le soleil ne revenait pas. Il raconte l'histoire d'un vieil homme, Anzévui. Les villageois le considèrent un charlatan, un voyant.  Les gens vivent sous un ciel rempli de brume et des nuages​​. À cause de sa situation géographique, caché dans les profondeurs de la vallée, les habitants n'ont pas vu le soleil depuis des mois. Anzévui prédit alors, avec l'aide de ses savants calculs, la fin du monde pour le 13 avril, jour où traditionnellement le soleil fait son apparition au printemps. Tous les villageois sont désorientés par la nouvelle. Certains se réfugient dans la religion, d'autres vendent tout ce qu'ils possèdent, même leurs terres, et dépensent leur argent en boisson. Plus la date fatidique s’approche, plus ils doutent du retour du soleil. On organise même une expédition pour monter au sommet de la montagne et essayer de disperser les nuages ​​et la couche de brume qui empêche la filtration des rayons du soleil. Finalement, le matin du 13 avril, les rayons du soleil traversent les nuages ​​et la fin du monde prédite par Anzévui se réduit à sa propre mort, survenue à l’aube. Ramuz consacre dans ce roman une grande partie de son étude sociale à l'influence que certaines croyances exercent  dans le milieu rural. La puissance psychologique du voyant sur les villageois est si grande qu’il bouleverse les rapports entre les habitants. Se résignant à la fatalité dictée par une force supérieure, ils se soumettent à la prédiction: seul les plus courageux essayent de changer leur destin par une expédition visant la recherche du soleil. Ramuz a divisé à nouveau la communauté en deux groupes: le soumis et les révolutionnaires, qui refusent de laisser le destin du monde entre les mains d'un voyant. Bien que cette fois-ci ce sont les plus téméraires qui ont raison, Ramuz insiste sur le fait que le soleil est de retour parce que la nature a décidé ainsi et pas à cause de leur combat.

Dans ces trois romans sur la montagne, Ramuz aborde des questions importantes qui sous-tendent toute son œuvre: le monde rural et sa relation avec la nature. Tout au long de son existence, l'homme primitif, incarnée par le paysan, prend progressivement conscience de leur pouvoir limité face à la nature. Cet homme, d'abord curieux et désireux d’avancer, de progresser, rejette les conseils des plus anciens et provoque la nature. Après une série de transgressions punis violemment, il s'engage irrévocablement et accepte sa condition. Il se met ainsi du côté des plus sages, et à son tour, il conseille aux plus jeunes. La vie des paysans ramuziens repose sur cet ordre cyclique, un ordre qui est maintenu de génération en génération. Le paysan devient ainsi le gardien des normes et des valeurs éthiques et, d’une certaine façon, l’administrateur de son environnement naturel.


Conclusion

Comment la figure du paysan peut-elle contribuer aujourd’hui à la mise en valeur d’une éthique environnementale ? Descendant de paysans du côté paternel et de vignerons du côté maternel, Ramuz identifie l’esprit paysan qui continue à vivre en lui car il connait bien le métier d’agriculteur et de viticulteur : « J’ai moissonné, j’ai fait les foins, j’ai tendus des toiles, j’ai cloués des caisses ; j’ai fait un peu tous les métiers, j’ai les gouts de tous les métiers » (Journal 176). Chez tous ceux qui vivent une pareille expérience, la paysannerie continue à exister. D’autre part, Ramuz reprend le modèle du paysan pour nous montrer une véritable collectivité naturelle, parfaitement indépendante des autres groupes d’hommes, mais dépendante de la nature. Le paysan, avec sa petite structure agricole, vivait de la terre qu’il cultivait, produisait de denrées de haute qualité nutritive, selon des principes écologiques, et consommait localement. Il préservait ainsi les biens communs indispensables à la survie que sont la terre, l’eau, la biodiversité végétale et animal. Il domestiquait les animaux qui lui étaient utiles et, soutenu par sa famille « dont le travail venait s’ajouter au sien » (Questions 151), il n’avait guère à faire qu’à la nature. L’écrivain vaudois voit dans ses chers paysans qu’il côtoie quotidiennement l’exemple d’une vie à la mesure de l’homme, d’une vie humaine. L’introduction de la mécanique et de l’industrie va modifier à l’extrême, non seulement le mode traditionnel de leur existence, mais aussi les relations établies avec sa famille et son environnement. La figure du paysan d’autrefois sert à l’auteur de modèle à la gestion globale du rapport entre la Terre et l’humanité.

Ramuz avait bien compris que la nature était essentielle non seulement pour la survie de l’homme, mais aussi pour son équilibre : « soit on est engagé continuellement dans la nature avec une moitié de soi-même, ce qui suppose un départage, mais un équilibre de l’être ; soit, on est complétement privé de nature pendant un temps, mais alors il y faut, par compensation, pendant un autre temps, la nature toute entière ». C’est ainsi que l’auteur explique l’apparition des tendances comme le camping ou le nudisme (Questions 178). La nature fait partie de nous-même, et nous faisons partie de la nature. Selon la théorie de la Biophilie (Edward Wilson), l’être humain éprouve une attirance pour la nature, un besoin inné d’établir une relation avec le monde vivant. C’est inscrit dans nos gènes, c’est la mémoire de ses millions d’années où l’homme n’a fait qu’un avec son environnement naturel.

L’homme sans doute peut aller longtemps contre la nature, elle a l’air de se laisser faire, elle se tait, il la croit vaincue, parce qu’elle se tait, il croit l’avoir pliée à ses idéologies ; mais sous le triomphe apparent de l’homme, c’est elle qui est en train de triompher déjà, parce que voilà la famine, voilà les privations de toute sorte, voilà la guerre politique ou civile, voilà le désordre, voilà de toute part l’impossibilité de vivre : alors il faut que l’homme ou bien consente à son propre suicide, ou bien tout à coup tienne compte de certaines nécessités naturelles qu’il avait commencé par nier (Questions 199).

Nous devons donc nous approcher de la terre, nous devons améliorer notre relation avec l’environnement et établir les bases d’une éthique de l’environnement. Voilà donc le principal objectif de l’écocritique. 

Communication présentée lors de la Journée d'études sur "L’invention de la nature : À la croisée des savoirs, des disciplines et des imaginaires". Journée d’étude du 25 octobre 2013 – MISHA, Université de Strasbourg. Publiée dans le Bulletin des Amis de Ramuz nº 35, Université François-Rabelais de Tours, pp. 213-225. ISSN 0293-0773. Abril 2015.

Sylvain Tesson : esthétique du retrait et écologie existentielle face à l’épuisement occidental

  Résumé L’œuvre de Sylvain Tesson peut être lue comme une réponse littéraire aux tensions écologiques et existentielles qui traversent l’Oc...