viernes, 19 de marzo de 2010

LE LIEU ET LE LIEN CHEZ MAURICE CHAPPAZ

Analyse topophilique et écocritique du Testament du Haut-Rhône


L’homme présente une disposition naturelle à transformer l'«espace» en «lieu». L'établissement de liens affectifs solides avec le territoire confère une certaine stabilité à l'individu et à la société. Le sentiment d'amour que chaque individu développe envers l'espace qui l'a aidé à s’auto-construire est connu sous le nom de topophilie . Il ne s'agit pas uniquement de l'amour que nous éprouvons pour le lieu qui nous a vus naître, mais d’une caractéristique importante de notre identité. Cette identité nous la connaissons sous le nom d’« identité spatiale ». La topophilie est alors définie comme le lien affectif qui s’établit entre les êtres humains et leur environnement et, en particulier, par rapport à certains lieux. Elle s’exerce à travers l'action et la préservation d’un territoire. Elle symbolise aussi le sentiment qui nous permet de retrouver la relation que nous avons avec la nature grâce au sentiment d’appartenance à ce lieu. Ceci est, sans aucun doute, ce que Chappaz a mis en pratique tout au long de sa vie et ce qu’il transmet à travers ses œuvres. Dans le Testament du Haut-Rhône (1953), il nous décrit son Valais natal, un lieu plein de mystère, d’où se dégage force et beauté. Il consacrera ses plus belles pensées de poète à sa vallée.



Dans le Testament du Haut-Rhône, Maurice Chappaz décrit un mélange de sentiments d'amour, de douleur et d'inquiétude face à un espace familial menacé. C’est une civilisation paysanne millénaire qui disparaît sous la menace du progrès. Un espace propre au poète, auquel il s’identifie pleinement et qui est source de son inspiration créative. Cet amour à la patria terra ou au pays natal repose sur un sentiment de lien profond avec le terroir et, en même temps, de fragilité envers les choses que nous aimons et qui, malheureusement, ne sont pas éternelles (Tuan, 140). C'est l'espace de son enfance, de tout ce qui fait partie de son passé: la communion calme et naturelle avec ce monde au rythme de vie plus lent et ces moments de partage avec des personnes plus authentiques: “Certains sentiments de l’enfance, plus communs cependant aux bohémiens me maintiennent en éveil et m’ont conduit à quêter sans cesse le secret d’un paradis perdu parmi ces terres du Haut-Rhône, berceau sauvage de petites tribus avec lesquelles je m’allie » (Chappaz, 21). D’après Lawrence Buell, le place-sense, c’est-à-dire, la conscience que les êtres humains possèdent -narrateurs, personnages ou sujets lyriques- d'appartenir à un lieu spécifique, détermine, d’une certaine manière, leur façon d'être et d’agir. L'amour et le respect que Chappaz manifeste pour sa région est immense et cet attachement au lieu et sa résistance féroce face à la destruction de ses vallées ont été à l’origine de sa profonde motivation.

Messieurs de Suisse, mais surtout, Messieurs du Valais: vous fêtez Maurice Chappaz et vous avez bien raison. Je pense qu’aucun n’a voué à son lieu natal un amour aussi intense et aussi constant; et la violence de ses combats, de ses invectives contre ce qu’il pensait le menacer a toujours été à la mesure de cet amour .

Le sentiment d'attachement au pays est l’un des composants essentiels qui caractérise la littérature suisse romande. L’origine de cette conception de la nature remonte au Romantisme allemand, et surtout à Rousseau qui s’est inspiré largement dans ses œuvres. Ce sentiment d’appartenance à un territoire se manifeste de manière simple et discrète tout au long du Testament du Haut-Rhône, à travers des souvenirs qui surgissent de la familiarité des lieux décrits, de la sécurité que donne la terre, les sons et les parfums, les activités communes et tous les plaisirs qui se retrouvent autour de la maison familiale. L'écriture de Chappaz dans ce livre est « testatrice » : « Elle teste parce qu'elle est mémoire, parce qu'elle est simultanément invention et ressouvenir d'un ‘monde défunt’ et oublié » (Paccolat , 44). Chappaz chante la perte de son monde, son désespoir en contemplant sa disparition : « Le passé disparaît dans les ténèbres », comment il se dilue : « Ce vieux pays qui aspire à l'invisible » (Chappaz, 17). Le sentiment d’affection envers cette communauté fermée se manifeste à travers de liens très forts, non seulement entre les hommes, mais aussi avec la terre, les animaux et les plantes. S'éloigner de ce micro-cosmos ou de ce lieu d'origine, autant dans l'espace comme dans le temps, est vécu par l’auteur comme un déracinement.

… j’avais une optique presque purement artistique de la vie, et cette vie aurait pu se développer dans le pays que j’avais connu jusqu’à vingt ans. Un pays où le vagabondage, le rêve était possible presque à chaque détour du chemin, pour ce qu’il y avait de virgilien dans ce paysage, à la fois de sensible tout en se posant sur un effort très dur. En perdant le pays qui m’avait formé, je me perdais moi-même. Je devais alors adopter un autre, presque comme un émigrant qui sort de Russie et qui passe en France ou qui quitte le Valais et qui passe en Amérique (Chappaz, RSR)

Ces relations émotives qui le rattachent à sa terre natale sont tellement intenses qu'elles frôlent parfois le sacré. En effet, à ce monde édénique de son enfance, que le poète se refuse à perdre, il oppose constamment un autre monde infernal résultat de la modernité. En 1954, le poète manifeste des sentiments contraires:

… c’était en lui comme une douleur physique, constante, l’Eden natal cédait, sombrait, l’enfer tentateur gagnait le pas. Où la poésie? Où le poète? Il n’y avait plus de place pour lui, le chanteur, l’incantateur d’un monde qui désormais ne serait plus. Et puisque l’Origine cédait, et avec elle toutes les vertus originelles de la Beauté, l’inspiré très malheureux, qui avait cru dans sa naïveté leur vouer sa vie comme on entend définitivement une vocation absolue, le voilà piégé, l’inspiré, le voilà refait le poète, et trahi, désolé, pillé, plumé, par les complices du diable qui violent et mettent en coupe le pays de la première naissance .

La société change. Et au milieu de cette inévitable modernisation du Valais, Chappaz va concevoir son propre espace, ou selon Tuan, son centre du monde : « Il ne s'agit pas d'un point particulier sur la surface de la terre ; c'est un concept dans la pensée mythique unie à certains événements et à un lieu » (Tuan, 151). Chappaz dans une recherche constante d’équilibre, placera ce lieu entre deux points, presque toujours antagoniques : « l'instinct de vie et l'instinct de mort, la réalité et le rêve, le passé et l'au-delà, le visible et l'invisible » (Chappaz, 21). Chappaz emmènera dans son monde mouvant ce qu’il considère important : « j’élirai un lieu, une femme, j’écrirai mes propres pensées, me fortifiant contre l’incohérence» (Chappaz, 22). Comme écrivain il se sent porte-parole et trait d'union entre le monde de ses ancêtres et de son enfance, entre le monde paysan et le présent immédiat : « Je suis le fil d'Ariane qui nous relie aux créatures perdues » (Chappaz, 16).

Les âpres villages paralysés suivent l’orbe des graines de sésame : os, huile, lumière. En vain les agents d’affaires les tentent et les raniment, de même un homme ici assez fin pour dominer l’État ; tout ce qui était doit périr. Et je me suis chargé aujourd’hui de la vocation des vieillards, dont la plus grande joie se trouve d’être l’alpha et l’oméga de quelques champs très maigres. Nous vivons la grande rupture. Vous, vous avez choisi les œuvres du jour, le zénith, midi, moi je me suis tourné vers l’humanité, les cavernes, les eaux qui mugissent sous les montagnes (Chappaz, 66-67)

Lorsqu’il pressent la fin de cette civilisation paysanne composée de gens simples (« bergers, ouvriers d'usines, semeurs de seigle, des petits marchands d’abricots et de raisins») et de choses de la campagne (« une pierre, une fleur, un vermisseau cimentent sa résolution ») (Chappaz, 14-15), entièrement en accord avec ses montagnes, Chappaz commence sa guerre personnelle contre l'invasion industrielle et touristique. Il va prêter sa voix à la nature. Il contribuera ainsi à l'idée que la littérature doit être aussi véhicule d'idées et surtout de valeurs.

L'événement qui s'est imposé pour moi après a été une autre guerre qui commençait et qui bat son plein maintenant. On entre dans une société avec une autre course qui s'appelle le progrès, qui peut être aussi dévastatrice et aussi démoniaque que la guerre, parce qu'elle peut tout détruire d'une façon très sournoise, et tout d'un coup .

Par rapport au rôle spécifique de la littérature et de la critique littéraire, Glen Love indique: « De nos jours, la fonction la plus importante de la littérature est celle de rediriger la conscience humaine vers une considération totale de son importance dans un monde naturel menacé [...] en reconnaissant la suprématie de la nature, et la nécessité d'une nouvelle éthique et esthétique ». Et il ajoute : « [nous avons l’] espoir de récupérer le rôle social perdu de la critique littéraire » (Love, 1996:237-8) . Dans l'œuvre de Chappaz, l'environnement « naturel » a cessé d'être un simple décor et s'est transformé d'une certaine manière en protagoniste. Et il signale : « Notre histoire sera faite par eux et non plus par les avocats » (Chappaz, 15), parce qu’eux seulement ont donné les noms aux vallées, tandis que les autres veulent seulement exploiter les ressources de la région afin d’obtenir le maximum de bénéfices:

Je ne supporte pas qu’on supprime en deux coups de crayon d’agent d’affaires une dimension de l’homme qui le fixe à un pays, à une foi, pour spéculer sur la nature. Les aveugles et les salauds, ce sont ceux qui disent : notre vie est limitée, j’ai juste le temps de me remplir les poches ; je fais ce que je veux, après moi le déluge, avec le culot encore de prétendre préparer l’avenir. On est des morceaux de la nature, plus sensibles, plus différenciés que les autres. Mais on ne peut pas totalement séparer un homme d’une rose, d’un chien, d’une ortie. Mutiler la nature, la massacrer en l’utilisant n’importe comment, pour moi, c’est vraiment du nazisme (Paccolat, 70-71).

L’inévitable modernisation et transformation du Valais, entraînera la modification irrémédiable de l'habitat de l’homme : « Nous portons en nous l'agonie de la nature et notre propre exode» (Chappaz, 47). Les villages les plus anciens se dépeuplent petit à petit et les sons mécaniques envahissent l'esprit de la campagne. Chappaz écrit avec l'espoir de trouver « la terre promise et la fin de l'exil » (Chappaz, 33). Sa plus grande aspiration, partagée simultanément avec un sentiment d'impuissance et un désir de reconstruire son pays d’origine, serait de se servir de l'écriture pour faire une « trouée à travers le temps ». Et ainsi récupérer « la condition paradisiaque primordiale ». Cependant, la perte irrémédiable de ce « peuple parfaitement pur et intact » provoquera chez le poète un changement d’écriture, qui sera à partir de là plus épique, plus polémique. Les coutumes ancestrales de son peuple, ce mode de vie primitif pleinement identifié avec son canton et proche de la nature, seront à la source de la transformation de son style.

Tout à coup, on s’aperçoit à vingt ans on a été formé pour un pays, et puis qu’on doit vivre dans un autre pays, parce que tellement ça a changé. Alors, l’écriture intérieure, comme prise de conscience, s’interroge à la fois par rapport à ce qui se passe et par rapport à soi même.

… il est probable que je n’aurais jamais écrit ce livre si j’avais vécu cent ans plus tôt, dans un monde encore stable et tenu ensemble. Au moment où un pays disparaît et meurt, il y a une parole qui émerge. C’est celle-ci que j’ai été obligé, en toute sincérité, d’incarner .

Une fois publié le Testament du Haut-Rhône, Chappaz se remettra en question. Son enfance, l'amour qu'il avait reçu de sa femme Corinna et de ses trois enfants l'avaient comblé d’un bonheur si intense qu'il avait créé autour d'eux son petit paradis. Malheureusement, ce paradis va tout à coup disparaitre, lorsqu’il est obligé à travailler dans la construction de la Grande Dixence. Chappaz affronte la réalité la plus cruelle : pour mener à bien son rôle de chef de famille il doit se transformer en esclave de l’époque industrielle. De là surgissent ses doutes : il s'est trompé en idéalisant la poésie? Cette œuvre marquera le début de sa lutte personnelle contre la modernité.



BIBLIOGRAPHIE CONSULTÉE

ARCHIPEL, nº 32 (Décembre 2009), « Vive Chappaz », Lausanne.

BUELL, Lawrence (1996), The environmental imagination: Thoreau, Nature Writing and the formation of american culture, Harvad University Press.

FRACILLON, Roger (1998), Histoire de la Littérature Suisse Romande, V. 3, Ed. Payot, Lausanne.

CARRAUD, Christophe (2005), Maurice Chappaz, Ed. Seguers. Col. Poètes d’aujourd’hui, Paris.

CHAPPAZ, Maurice, Testament du Haut-Rhône, Fata Morgana, France, 2003.

CHAPPAZ, Maurice, (1997). Grand Prix Schiller Suisse 1997. Sierre : Ed. Monographic.

DARBELLAY, Jacques (1986). Maurice Chappaz à la trace. Genève: Ed. Zoé.

GARRAD, Greg, (2004). Ecocrítica. Universidade de Brasilia, Brasil, 2006.

GLOTFELTY Cheryll & FROMM Harold, The Ecocriticism Reader: Landmarks in Literary Ecology, Athens, Georgia, University of Georgia Press, 1996.

LOVE, Glen (1996) “Revaluing Nature”. Glotfelty, Cheryll y Fromm, Harold, eds. The Ecocriticism Reader. Landmarks in Literary Ecology. Athens / Georgia: University of Georgia Press.

MEIZOZ, Jerôme (1998), Maurice Chappaz. ASELF, Lausanne.

MEIZOZ, Jerôme (2005), Confrontations (1994-2004), Editions Antipodes, Lausanne.

PACCOLAT, Jean-Paul (1982), Maurice Chappaz, Éditions Universitaires Fribourg.

TUAN, Yi-Fu (2007), Topofilia, un estudio de las percepciones, actitudes y valores sobre el entorno Ed. Melusina, Barcelona.

TUAN, Yi-Fu (2006), Espace et Lieu. La perspective de l’expérience. Infolio Editions, Ginebra.


Artícle publié dans le magazine littéraire de référence "La Vie Littéraire". Revue en ligne: http://www.lavielitteraire.fr/index.php/a-livres-ouverts/le-lieu-et-le-lien-chez-maurice-chappaz

jueves, 18 de marzo de 2010

LA TIERRA LLORA A MIGUEL DELIBES

El pasado 12 de marzo nos dejaba el escritor y académico español Miguel Delibes (1920-2010), pero su ausencia es sólo física. Su extensa obra literaria - más de medio centenar de obras-, en la que destacan temas como la defensa de la naturaleza, la armonía entre el hombre y el medio natural, la defensa de los valores sencillos del mundo rural y de la libertad individual, permanecerá siempre presente entre nosotros.

Autor comprometido con el medio ambiente, se le considera el escritor español contemporáneo con más espíritu y talento ecocrítico, porque encarna una postura ética que se concreta en la práctica en un humanismo ligado a las virtudes de la tierra. En su discurso de ingreso en la Real Academia en 1975, - publicado años más tarde bajo el título “Un Mundo que agoniza”-, Miguel Delibes alertaba entonces sobre los trastornos y los atropellos que el hombre estaba causando en los ciclos naturales, abusos que acabarían por repercutir directamente en toda forma de vida sobre el planeta, incluido el ser humano. Su intención era dar la voz de alarma, especialmente, entre los intelectuales.

Aquello que parecía una amenaza lejana, hoy es una preocupante realidad. Y los problemas sobre los que entonces llamó la atención no han hecho más que aumentar, añadiéndose, además, otros nuevos, como el cambio climático y el adelgazamiento de la capa de ozono. Obras tan distantes en el tiempo como “Un mundo que agoniza” (1979) o “La Tierra Herida” (2005) son la prueba fehaciente de su constante preocupación por el medio ambiente. La primera trata sobre los problemas de la deforestación, la contaminación, los incendios, el aumento de la temperatura debido al aumento del agujero de la capa de Ozono, los residuos, la reducción de la fauna y flora, la contaminación del mar por los escapes petrolíferos y por el vertido inusual de residuos tanto radiactivos como nucleares. La segunda, escrita junto a su hijo el biólogo Miguel Delibes de Castro, explica de manera sencilla lo que ocurre con la biosfera y por qué el hombre es responsable de los cambios que se están dando en la misma, analizando en profundidad las principales cuestiones climáticas y ecológicas, desde un rigor científico y una sensibilidad poco habitual. Su objetivo final: concienciar al mayor número de lectores con la esperanza de poder legar la Tierra en condiciones aceptables a las generaciones venideras.

Por todo ello, el mejor homenaje que podemos rendir a Miguel Delibes y a su tan querida amiga, la Tierra, no es otro que la difusión y la lectura de sus obras, ya que contribuyen a la recuperación del respeto por el medio ambiente, a restablecer nuestro vínculo con la tierra y con sus habitantes, y a tener una relación más estrecha con nuestro planeta.


Hoy la Tierra está más triste que nunca y llora la pérdida de uno de sus mayores defensores.

Artículo publicado en la revista UEM.Com de la Universidad Europea de Madrid. Ver enlace: http://www.uemcom.es/?p=4913