domingo, 10 de noviembre de 2013

Le monde naturel de C.F. Ramuz. Une approche écocritique de son œuvre.


Charles Ferdinand Ramuz (1878-1947) est l’un des plus grands écrivains suisses de langue française du XXème siècle. Poète, romancier et essayiste, il a été estimé et contesté de son vivant en raison de ses audaces stylistiques. Qualifié à tort pendant longtemps d’auteur régionaliste, il est considéré de nos jours comme un écrivain moderne, en avance sur son temps de par son engagement et son approche critique de la langue française. C’est surtout grâce à l’un de ses engagements, celui qui concerne la nature, que nous sommes réunis aujourd’hui dans cette journée d’étude intitulée « L’invention de la Nature ». L’objectif de cette intervention est de montrer comment une certaine éthique environnementale traditionnelle s’élabore dans ses écrits et comment ses personnages envisagent leur relation avec le monde naturel.

Pour y arriver, nous avons choisi une approche écologique ou environnementale de la littérature, connue sous le nom d’écocritique, qui a pris son essor dans les années 90 du siècle dernier, notamment dans le monde anglo-saxon. Les recherches en écocritique s’intéressent aux relations entre l’être humain et l’environnement. La reconnaissance des activités humaines qui endommagent gravement les systèmes de récupération primaires de la planète encourage aujourd’hui un désir sincère de contribuer à la récupération environnementale. La littérature peut servir de terrain propice pour cultiver cette nouvelle approche écologique, elle constitue un formidable défi sur l’imaginaire par rapport à tout ce qui concerne la nature. Toute œuvre de fiction, de n’importe quel genre, est construite dans un cadre naturel ou civilisé, où les hommes cohabitent. L’écocritique permet de recueillir, d'analyser et de comprendre les différentes modalités d'interaction des hommes avec leur habitat. Ses caractéristiques principales sont l'utilisation de concepts de l'écologie appliqués aux compositions littéraires et le compromis de créer une conscience écologique à travers la littérature. En effet, le principal objectif de cette nouvelle théorie est d’engager la critique littéraire dans une réflexion écologiste afin de chercher des solutions à la crise environnementale. Evidemment, l’écocritique ne peut donner que des solutions théoriques aux problèmes de l’environnement, mais elle a toutefois l’ambition d’engager le lecteur à une réflexion d’ordre éthique, car elle part du principe que la littérature doit être véhicule d'idées et surtout de valeurs. Par rapport au rôle de la littérature et de la critique littéraire, Glen Love indique: « De nos jours, la fonction la plus importante de la littérature est celle de rediriger la conscience humaine vers une considération totale de son importance dans un monde naturel menacé [...] en reconnaissant la suprématie de la nature, et la nécessité d'une nouvelle éthique et esthétique ». Et il ajoute : « [nous avons l’] espoir de récupérer le rôle social perdu de la critique littéraire » (Love, 1996:237-8). Par conséquence, les littéraires devraient être les premiers à se sentir concernés par les questions d’environnement, dans la mesure où ces dernières impliquent des principes éthiques. Puisque ce sont les principes éthiques qui nous dictent nos rapports avec nos semblables et avec la nature, l'écocritique, ou la "critique verte" se doit d'être un lieu de rencontre entre le savoir scientifique et les autres types de discours. Elle se doit d'aller au-delà de la dichotomie homme-nature et conduire à une forme d' « éco-éthique » permettant de recentrer les débats.

Du fait que l’écocritique se nourrit de l’histoire américaine de la préservation et de la conservation des grands espaces naturels, elle évalue la représentation de la nature dans les textes littéraires selon l’idéal de la nature sauvage. Il est évident qu’une telle conception de la nature traverse mal les frontières géo-politiques. La mise en valeur de la nature sauvage demeure un phénomène assez rare dans les écrits francophones. Les paysages, dont Ramuz s’inspire, comprennent des champs, des vignes, des bois, des vergers, des pâturages; il s’agit d’un paysage aménagé, cultivé depuis des lustres, d’une nature humanisée et humaine. L’expérience de la nature dans le monde européen est évidemment très différente. Il est important de reconnaître ces différences culturelles. C’est la raison par laquelle nous allons établir des approches écocritiques qui tiennent compte des spécificités culturelles suisses, ou plutôt vaudoises. Comme l’affirme Heise, l’écocritique doit tenir compte du fait que chaque culture produit ses propres concepts de la nature, ses propres discours écologiques, ses propres rapports au milieu (Sense of place 60-1). La relation que l'homme établit avec la nature ou avec son milieu naturel, constitue « un sujet dont le traitement requiert des notions qui impliquent les mythes, les traditions, les religions, les cultures, les systèmes philosophiques et économiques »1 du fait que toutes ces notions expliquent le comportement de l'homme face à son milieu naturel, face à son environnement.

Dans notre Histoire, nombreuses ont été les philosophies et les traditions politiques, telles que le structuralisme, le modernisme, l’écologie qui ont débattu du problème du dualisme  homme-nature. Le structuralisme, par exemple, lié aux théories marxistes sur les structures économiques et sociales dégagées par Le Capital, fut mise en place par Louis Althusser. Pour ce philosophe la structure économique, constituée par l’ensemble des rapports de production (rapports sociaux), est déterminée par la théorie de la praxis, de la pratique collective. La praxis étant la relation dialectique entre l’homme et la nature et l’homme et l’environnement social, relation par laquelle l’homme en transformant la nature par son travail ou en transformant l’environnement social par son travail se transforme lui-même. Ainsi, l’homme en général, transformant son environnement naturel et social par son travail, détermine la structure économique. Ramuz présente ce même dualisme dans son essai Taille de l’Homme (1933). Partant d’une dénonciation contre le communisme, il affirme que la nature est devenue pour le bolchevisme « synonyme de matières premières ». Cependant, Ramuz vise encore plus loin et il considère que cette attitude n’est pas exclusive de l’idéologie communiste « car le monde entier semble en proie à cette même folie utilitaire ». Ses réflexions montrent une grande méfiance envers le monde moderne. Ramuz est probablement l’un des premiers écrivains à recenser les dégâts du Progrès. Il comprend que l’homme moderne exploite son milieu sans se soucier de son avenir, seul compte pour lui l’instant présent. L'explosion de l'industrie est aussi pour quelque chose, donnant naissance à cette vision de la nature conçue comme simple réserve des matières premières. D’un côté, la Nature « tout ce qui est, tout ce qui existe dehors de nous : la terre, la mer, le ciel, et tout ce qu’ils contiennent, minéraux, plantes et animaux, livrés à l’homme qui s’en sert » (TH, 39) ; de l’autre côté l’homme qu’il qualifie de pirate : « un homme jeté avec ses appétits vers ces rivages inconnus où l’or attend, c’est-à-dire, la nature sans défense qui attend l’homme » (TH, 39). Pour l’auteur, c’est tout simplement un « duel » où la nature est toujours perdante.

Ses propos se veulent écologistes, même si Ramuz en ignore certainement le terme et l’acception, car la nature reste en filigrane toujours présente dans ses textes. Les problèmes relatifs à l'environnement, selon l’auteur, ont leur origine dans une  mauvaise attitude que l’homme adopte dans ses rapports avec la nature : celle d'un « profiteur », d'un « colonisateur », même d’un « conquérant » empiétant sur elle toujours d’avantage (TH, 44). La nature n’est donc pour l’homme qu’utilité et profit. Ramuz souligne ainsi la prédominance de la valeur économique sur les autres valeurs que la nature possède : l’esthétique ou l’écologique. Où sont donc les limites de l’homme ? Car la question se pose : « Il s’agirait de voir jusqu’à quel point vont aller nos pouvoirs, à nous, les hommes, car ils augmentent sans cesse, tandis que ceux de la nature diminuent d’autant. Voilà la grande question » (Questions 96).

Les hommes et l'environnement sont-ils deux choses séparées? Y en a-t-il une qui domine l'autre? De nos jours, nous constatons que malheureusement, la domination de l'homme sur son environnement est devenue de plus en plus grande. La véritable cause de tout problème écologique provient donc d'une mauvaise perception de la relation que l’homme a établie avec la nature ? Ramuz a sans doute raison : à cause du désir de l'homme qui veut être tout puissant, l’être humain perd le sens de la limite « car la concupiscence de l’homme est infinie ». Ceci justifie alors l'importance d'une certaine « éthique environnementale » qui examinerait les rapports entre l’homme et la nature, en cherchant également à considérer les besoins propres de la nature, pour rappeler à l'homme ses limites. Ramuz propose de considérer autrement tout ce qui n’est pas proprement « humain », mais tout de même sensible, ou qui tout simplement existe, et de lui attribuer autant de valeur.

Les personnages ramuziens prennent ici une place prépondérante et retiennent immédiatement l’attention de l’écocritique : le paysan, le vigneron, le pécheur, l’artisan. Même si ces personnages ne datent pas d’hier, ils illustrent tous un rapport écologique très contemporain avec la Terre. « Paysan qu’est-ce que ça veut dire ? Nature, qu’est-ce que ça veut dire ? Paysan, nature : on sent bien que ces deux mots sont apparentes » (Questions 139). Le paysan chez Ramuz possède une grande capacité d’observation, il est patient et plein de sagesse « tu as été grand (d’une autre grandeur) et tu l’as prouvé » (Taille de l’Homme 65). Il professe un grand respect pour la nature environnante puisqu’il la craint; mais en même temps, il en profite pour apprendre sur elle, en l’interrogeant constamment. C’était, avant tout, sa première source d’inspiration, la seule garante véritable de leur pérennité. Il lui dérobe ainsi ses plus grands secrets, car le paysan d’antan utilisait des moyens que la propre nature lui donnait et qu’aujourd’hui on qualifierait d’écologiques : si la terre était trop maigre, il l’enrichissait avec du fumier (qui est encore une chose naturelle), ayant recours à des outils simples, qui ne sont « que le prolongement des bras et des jambes » (Questions 150), comme la fourche ou le râteau, ou recourant à l’animal qui est encore une force naturelle, quand ses propres forces ne suffisaient pas. Ces hommes-là gardaient un vrai contact avec les êtres et les choses existant en dehors d’eux-mêmes.

Ramuz parle avec regret du déclin de cette paysannerie : « Hèlas ! Peut-être bien que le paysan est une espèce d’homme qui est en train de disparaitre » (Taille de l’Homme, 62). Pour lui, c’est le commencement qui annonce la fin d’une époque : les rapports que l’homme avait avec la nature vont désormais être bouleversés à cause du progrès. La machine à moteur est entrée dans la vie du paysan, supplantant l’outil « le paysan a été et est encore essentiellement l’homme de l’outil, l’homme de ses mains, l’homme non spécialisé » (Taille de l’homme, 62). En cédant chaque jour un peu plus à l’industrie et « en s’industrialisant lui-même » (Questions 109), le paysan perd tout contact avec une nature dont il « dépendait entièrement » (Taille de l’Homme, 63). C’est donc ce changement de mode de vie de la paysannerie que Ramuz met en cause. Ce déclin démarque la culture du vingtième siècle de celle des dix derniers siècles et la rupture de l’homme avec son environnement. 

Chez Ramuz, le regret de voir disparaître une page d’écologie humaine comportant dix millénaires d’histoire agraire, tous ces vieux savoirs des travailleurs de la terre, ne relève pas d’une nostalgie du paradis révolu, comme s’il existait une époque pendant laquelle l’homme et la nature vivaient en harmonie idyllique. Bien au contraire, sa vision va beaucoup plus loin et annonce déjà les effets dévastateurs que l’industrie et le progrès vont provoquer dans la agriculture. Car, d’après lui, « c’est se faire une idée bien fausse de l’homme que de croire par exemple que tout progrès technique soit nécessairement pour lui un gain » (Taille de l’Homme, 37). Toute la nature est donc en danger. Ramuz prévenait déjà contre cette ère industrielle et mécanicienne. Même à ses débuts, il constatait que cette exploitation industrielle et mécanique visé la suppression de la nature, en modifiant la terre, les saisons, les productions agricoles. Il annonçait déjà le début de la mondialisation avec la répartition des pays en différentes zones de cultures, tels qu’on les connait aujourd’hui ; la modification chimique de la terre pour qu’elle produise selon les nécessités ; ou l’altération des productions agricoles en supprimant les saisons, car si le paysan attendait l’été pour faire sa récolte, maintenant « c’est l’été lui-même que nous récoltons toute l’année par nos machines » (Taille de l’Homme 66). Nous n’allons pas nier que l’agriculture moderne a résolu certainement dans le pays industrialisés les insuffisances en termes quantitatifs, ce qui a permis entre autres la sécurité alimentaire, mais à quel prix ? Aujourd’hui, lorsqu’on fait le bilan, les résultats ne sont pas très rassurants. Toute cette technologie, tout ce progrès a causé de graves endommagements dans la planète: destructions des sols, pollutions des eaux et de l’environnement, démantèlement des écosystèmes naturels, perte de la biodiversité, pour n’en citer que quelques-uns. Jusqu’où la nature va-t-elle se laisser faire ? Nous constatons que ce progrès, comme Ramuz l’avait bien prédit, est un couteau à double tranchant, « que la lame qu’ils ont pour leur part aiguisées, finalement s’est retourné contre eux » (Taille de l’homme 10), et contre nous tous !

Comment cette idée se traduit-elle dans ses romans? Ramuz présente dans ses romans une vraie nature toute puissante, violente. Il utilise une approche éco-centrique car il nous montre une réalité où la frontière entre « le vivant » et « le non vivant » n’existe pas. Lorsque les hommes ne tiennent pas compte des limites marquées par la nature, celle-ci est capable de se retourner contre eux, sous la forme de catastrophe naturelle (inondations, avalanches, éboulements, etc.).

La nature laisse faire longtemps, sa victoire est modeste, elle ne la proclame pas, il ne semble même pas qu’elle soit en cause ; on ne voit pas tout de suite  les rapports qu’il y a entre telles catastrophes et son propre refus. La nature opère dans l’ombre avec une amère douceur : tout à coup les conséquences de son opposition éclatent, nées peu à peu et de toute part (Questions 199)

La Grande peur dans la montagne (1926), Derborence (1934) et Si le soleil ne revenait pas (1937) représentent un bon exemple des rapports entre les hommes et son environnement naturel. Derrière une histoire apparemment simple et très régionale, se cache une analyse et une interprétation moderne de la relation que l'homme établit, avec son passé et avec la nature. Il s'arrête en particulier sur l'analyse de la division existante entre les habitants locaux : d'une part, les jeunes audacieux, courageux et intrépides, ignorant les avertissements des plus anciens et qui veulent défier la puissance de la nature ; d'autre part, les plus âgés, dont la mémoire est pleine d’accidents inexpliqués ; ils sont partisans de la tradition et de la modération.

La montagne se présente comme une force qu’on ne doit pas défier. Celui qui ne se soumet pas aux lois qu’elle impose sera puni avec la mort. L’idée d’une nature toute puissante est un sujet récurrent dans son œuvre. Contre cette force naturelle, l'auteur analyse la réponse humaine à travers son caractère irresponsable, inadmissible, dépourvu de limites. Dans La grande peur dans la montagne, la pomme de discorde tourne autour d'un pâturage considéré comme maudit. Les plus jeunes veulent rentabiliser leurs exploitations et décident de réutiliser le pâturage, malgré les avertissements des plus anciens du lieu. Ceux-ci racontent que le pâturage de Sansseneire est abandonné depuis de nombreuses années en raison d’une ancienne tragédie qui provoqua autrefois la mort des troupeaux et des hommes qui les gardaient. Pendant les premières semaines, tout se passe sans aucun problème, jusqu'à ce que la nature et les montagnes, attaquées par cette nouvelle colonisation répondent de la même manière que dans le passé. Réincarnées dans un animal qui rôde la nuit, il répand parmi la communauté du pâturage une maladie qui progressivement infecte tous les animaux, les forçant à être mis en quarantaine. Les gens du village s’isolent des bergers. L'épidémie continue de se propager attaquant les hommes eux-mêmes. Aucune prière, aucune amulette, ne peut contrôler la colère de la nature : « Moi je suis protégé » dit Barthélemy au président- « il a été chercher du bout des doigts sous sa chemise un lacet noir de crasse qui lui pend autour du cou ; il a fait venir à lui une espèce de petit sac ; il a dit : ‘C’est là-dedans’. C’est un papier » (Grande peur 207). Quelques lignes plus tard Apolline explique en quoi consiste cette amulette : « On écrit des choses dessus et puis on va le tremper à Saint-Maurice-du Lac dans le bénitier. Et puis on le coud dans un sachet et puis on se pend le sachet autour du cou… » (209). Mais rien ne l’arrêtera, la montagne sèmera la mort jusqu’au village.

En Derborence, l'étude se concentre sur la période qui a suivi la catastrophe. Dans cette œuvre, Ramuz renverse complètement la relation que les hommes entretiennent avec la nature: les paysans sont décrits comme des gens très humbles qui acceptent inconditionnellement la puissance de la montagne. Telle est leur soumission qu’ils n'hésitent pas à exclure l'un des leurs,  lorsque Antoine revient deux mois plus tard des entrailles de la montagne, après avoir été ensevelie par la chute de l’une de ses parois. Ils ne croient pas qu'il ait pu survivre à sa colère et il est considéré comme une âme en peine, comme un fantôme, un mort vivant. Ramuz intensifie dans ce récit les pouvoirs des croyances et des superstitions : les éboulements en montagne sont causés par le diable lui-même qui habite au-dessus du massif des Diablerets. C’est ainsi que les personnages justifient l'origine de ce phénomène naturel ; ils garantissent également la stabilité d’une réalité existante et ils acceptent leur sort par rapport à leurs préoccupations existentielles sur le vieillissement, la maladie, la mort ou, comme ici, les catastrophes naturelles.

Le rôle de la superstition dans la vie des paysans sera encore développé dans son troisième livre, Si le soleil ne revenait pas. Il raconte l'histoire d'un vieil homme, Anzévui. Les villageois le considèrent un charlatan, un voyant.  Les gens vivent sous un ciel rempli de brume et des nuages​​. À cause de sa situation géographique, caché dans les profondeurs de la vallée, les habitants n'ont pas vu le soleil depuis des mois. Anzévui prédit alors, avec l'aide de ses savants calculs, la fin du monde pour le 13 avril, jour où traditionnellement le soleil fait son apparition au printemps. Tous les villageois sont désorientés par la nouvelle. Certains se réfugient dans la religion, d'autres vendent tout ce qu'ils possèdent, même leurs terres, et dépensent leur argent en boisson. Plus la date fatidique s’approche, plus ils doutent du retour du soleil. On organise même une expédition pour monter au sommet de la montagne et essayer de disperser les nuages ​​et la couche de brume qui empêche la filtration des rayons du soleil. Finalement, le matin du 13 avril, les rayons du soleil traversent les nuages ​​et la fin du monde prédite par Anzévui se réduit à sa propre mort, survenue à l’aube. Ramuz consacre dans ce roman une grande partie de son étude sociale à l'influence que certaines croyances exercent  dans le milieu rural. La puissance psychologique du voyant sur les villageois est si grande qu’il bouleverse les rapports entre les habitants. Se résignant à la fatalité dictée par une force supérieure, ils se soumettent à la prédiction: seul les plus courageux essayent de changer leur destin par une expédition visant la recherche du soleil. Ramuz a divisé à nouveau la communauté en deux groupes: le soumis et les révolutionnaires, qui refusent de laisser le destin du monde entre les mains d'un voyant. Bien que cette fois-ci ce sont les plus téméraires qui ont raison, Ramuz insiste sur le fait que le soleil est de retour parce que la nature a décidé ainsi et pas à cause de leur combat.

Dans ces trois romans sur la montagne, Ramuz aborde des questions importantes qui sous-tendent toute son œuvre: le monde rural et sa relation avec la nature. Tout au long de son existence, l'homme primitif, incarnée par le paysan, prend progressivement conscience de leur pouvoir limité face à la nature. Cet homme, d'abord curieux et désireux d’avancer, de progresser, rejette les conseils des plus anciens et provoque la nature. Après une série de transgressions punis violemment, il s'engage irrévocablement et accepte sa condition. Il se met ainsi du côté des plus sages, et à son tour, il conseille aux plus jeunes. La vie des paysans ramuziens repose sur cet ordre cyclique, un ordre qui est maintenu de génération en génération. Le paysan devient ainsi le gardien des normes et des valeurs éthiques et, d’une certaine façon, l’administrateur de son environnement naturel.


Conclusion

Comment la figure du paysan peut-elle contribuer aujourd’hui à la mise en valeur d’une éthique environnementale ? Descendant de paysans du côté paternel et de vignerons du côté maternel, Ramuz identifie l’esprit paysan qui continue à vivre en lui car il connait bien le métier d’agriculteur et de viticulteur : « J’ai moissonné, j’ai fait les foins, j’ai tendus des toiles, j’ai cloués des caisses ; j’ai fait un peu tous les métiers, j’ai les gouts de tous les métiers » (Journal 176). Chez tous ceux qui vivent une pareille expérience, la paysannerie continue à exister. D’autre part, Ramuz reprend le modèle du paysan pour nous montrer une véritable collectivité naturelle, parfaitement indépendante des autres groupes d’hommes, mais dépendante de la nature. Le paysan, avec sa petite structure agricole, vivait de la terre qu’il cultivait, produisait de denrées de haute qualité nutritive, selon des principes écologiques, et consommait localement. Il préservait ainsi les biens communs indispensables à la survie que sont la terre, l’eau, la biodiversité végétale et animal. Il domestiquait les animaux qui lui étaient utiles et, soutenu par sa famille « dont le travail venait s’ajouter au sien » (Questions 151), il n’avait guère à faire qu’à la nature. L’écrivain vaudois voit dans ses chers paysans qu’il côtoie quotidiennement l’exemple d’une vie à la mesure de l’homme, d’une vie humaine. L’introduction de la mécanique et de l’industrie va modifier à l’extrême, non seulement le mode traditionnel de leur existence, mais aussi les relations établies avec sa famille et son environnement. La figure du paysan d’autrefois sert à l’auteur de modèle à la gestion globale du rapport entre la Terre et l’humanité.

Ramuz avait bien compris que la nature était essentielle non seulement pour la survie de l’homme, mais aussi pour son équilibre : « soit on est engagé continuellement dans la nature avec une moitié de soi-même, ce qui suppose un départage, mais un équilibre de l’être ; soit, on est complétement privé de nature pendant un temps, mais alors il y faut, par compensation, pendant un autre temps, la nature toute entière ». C’est ainsi que l’auteur explique l’apparition des tendances comme le camping ou le nudisme (Questions 178). La nature fait partie de nous-même, et nous faisons partie de la nature. Selon la théorie de la Biophilie (Edward Wilson), l’être humain éprouve une attirance pour la nature, un besoin inné d’établir une relation avec le monde vivant. C’est inscrit dans nos gènes, c’est la mémoire de ses millions d’années où l’homme n’a fait qu’un avec son environnement naturel.

L’homme sans doute peut aller longtemps contre la nature, elle a l’air de se laisser faire, elle se tait, il la croit vaincue, parce qu’elle se tait, il croit l’avoir pliée à ses idéologies ; mais sous le triomphe apparent de l’homme, c’est elle qui est en train de triompher déjà, parce que voilà la famine, voilà les privations de toute sorte, voilà la guerre politique ou civile, voilà le désordre, voilà de toute part l’impossibilité de vivre : alors il faut que l’homme ou bien consente à son propre suicide, ou bien tout à coup tienne compte de certaines nécessités naturelles qu’il avait commencé par nier (Questions 199).

Nous devons donc nous approcher de la terre, nous devons améliorer notre relation avec l’environnement et établir les bases d’une éthique de l’environnement. Voilà donc le principal objectif de l’écocritique. 

Communication présentée lors de la Journée d'études sur "L’invention de la nature : À la croisée des savoirs, des disciplines et des imaginaires". Journée d’étude du 25 octobre 2013 – MISHA, Université de Strasbourg. Publiée dans le Bulletin des Amis de Ramuz nº 35, Université François-Rabelais de Tours, pp. 213-225. ISSN 0293-0773. Abril 2015.

martes, 30 de abril de 2013

CORINNA BILLE: DE LA NATURALEZA A LA OBRA LITERARIA

 

L’artiste doit être l’humble traducteur de la Nature pour ceux qui ne la peuvent comprendre (Ramuz Journal, 76).

 

Para comprender la Naturaleza debemos primero observarla. Observarla con paciencia, con detenimiento, dejándose llevar por ella, adaptándose a su ritmo, a sus movimientos e incluso a sus caprichos para después interiorizarla. Sólo de esta manera nos sentimos parte de ella, solo así podemos respetarla y cuidarla. Porque cuando respetamos y cuidamos la Naturaleza, nos estamos respetando y cuidando a nosotros mismos. El hombre comienza a darse cuenta de que forma parte de un sistema en el cual la Naturaleza marca el curso. Si nos alejamos de este sistema, de este engranaje, romperemos el equilibrio y nos veremos condenados a un futuro muy incierto.

Corinna Bille (1912-1979) forma parte de estos escritores comprometidos con el medio natural. Hija de un artista pintor y vidriero, Edmond Bille, y de una campesina Catherine Tapparel de Corin (región del Valais), aprendió desde muy joven a convivir en plena armonía con su entorno y a formar parte de este. Fue siempre una niña despierta y muy curiosa, que tenía por costumbre bañarse en los estanques de Finges, explorar el interior de los bosques o recorrer incansablemente la enorme huerta y los viñedos que rodeaban el hogar familiar, un castillo barroco construido por su padre en Sierre, llamado Le Paradou. Sensible y muy imaginativa, Corinna supo desde muy temprana edad que su mundo sería la literatura. De las experiencias y emociones recogidas a lo largo de su extraordinaria infancia surgirán años más tarde muchos de los relatos cortos y cuentos de la que llegará un día a convertirse en la escritora más reconocida de la suiza francófona.

Junto con los sueños, la naturaleza es una de sus fuentes de inspiración: “quand je commençais à écrire, à l’âge de quinze ans, ce fut elle, la nature, mon premier personnage” (1992: 461). Desde muy joven se siente atraída por las flores, los árboles, la hierba y las piedras que aprende a conocer con gran precisión. Sola o acompañada por sus hermanos y amigos, deambula por el bosque, su reino más apreciado, pasea por las orillas de un Ródano todavía libre de presas y de embalses, escala acantilados, o se lanza a la dura subida de alguna montaña, cuatro o cinco horas de excursión, por ejemplo, de Sierre a Chandolin para asistir a las fiestas. Estas actividades se alternan con la escritura, la lectura y las largas veladas en las que habla de literatura a su hermano René-Pierre. Durante diez años – desde 1928, momento en el que descubre su vocación de escritora – su obra, escrita en cuadernos bien organizados, en libretas donde anota sus sueños, en manuscritos cuidadosamente encuadernados, toma forma. Sin embargo es todavía una auténtica desconocida en su propio país. Cuando se publica su primer libro, Printemps, en 1939, Corinna tiene veintisiete años. Se trata de un pequeño libro de poemas de veinticuatro páginas que Les Editions Des Nouveaux Cahiers presentará en su colección “Les Feuilles Romands”. Corinna no cesará de escribir poesía además de sus relatos, cuentos y novelas. Pero habrá que esperar hasta 1961 para ver de nuevo, una nueva publicación de poemas, Le Pays sécret.

Comienza a escribir su primera novela, Théoda, en Chadolin, mientras se recupera de una pleuresía, agravada más tarde por un principio de tuberculosis. Su deseo por sumergirse en el paisaje es tal que se aficiona a bañarse en pleno invierno en las heladas aguas del río Ródano. Son tres años de convalecencia y sufrimiento silencioso, pero de una intensa creación. Théoda es la historia de un crimen pasional ocurrido en el Valais unas generaciones atrás. La obra verá la luz en 1943 y será bien acogida por la crítica literaria suiza de expresión francesa. Sin embargo, tras este pequeño éxito los años pasan y nadie más parece interesarse por sus escritos. Los inéditos de Corinna se van acumulando y constituyen por sí solos una biblioteca. Habrá que esperar hasta 1951 para ver una nueva publicación suya. Esta vez son cuatro novelas cortas ilustradas por Edmond Bille y que aparecerán bajo el título de Le Grand Tourment. Pero no es un verdadero libro ya que no llega a difundirse en las librerías. Será una editorial de Lausanne, les Éditions Rencontre la que por fin se decide a dar salida a una de sus novelas en 1952, Le Sabot de Venus. Lausanne se convierte así en su capital literaria. Al año siguiente, Albert Mermoud crea una colección de bolsillo, la Petite Ourse, en la que Corinna estará presente con Douleurs Paysannes, un libro de novelas cortas acogido con mucha admiración tanto por la crítica como por el público que descubre en Corinna a la que llegará a ser una de las mejores escritoras europeas de este género.

Como podemos observar sus inicios editoriales resultan difíciles. Sus obras son publicadas de forma muy esporádica dentro de un mercado editorial en el que los escritores suizos de expresión francesa parecían tener escasas posibilidades. En 1955 publica L’Enfant Aveugle, otro libro de cuentos y relatos cortos para las recientes y efímeras ediciones “Aux Miroirs Partagés”. Le seguirá en 1958 À pied, du Rhône à la Maggia, el relato de un viaje a los Alpes realizado junto a su marido y su hijo. Durante esta etapa, Corinna se siente literariamente abandonada, relegada a una lista menor de autores regionales. En 1961 aparecen los poemas Le Pays secret en Sierre, anteriormente mencionados, y al año siguiente participará en las memorias de su padre, Jeunesse d’un Peintre. Su obra no parece despegar: las Ediciones Rencontre aceptan reagrupar en un libro titulado L’Inconnue du Haut-Rhône (1963), seis piezas de teatro, género hasta la fecha ignorado en la producción de esta autora, pero ningún grupo de teatro las representará.

Cuatro años tienen que transcurrir de nuevo para que una nueva publicación de Corinna Bille salga a la luz. En 1967, Payot acepta siete de sus novelas cortas. Nace así Entre Hiver et Printemps, pequeño éxito para una autora que posee cantidad de obras inéditas para ofrecer. Entre ellas, una de sus más bellas obras, La Fraise Noire, manuscrito que dormita escondido durante mucho tiempo en alguna de sus estanterías. Corinna tiene que tirar de ingenio para que La Guilde du Livre consienta su publicación, decisión que no lamentarán. El libro obtiene un éxito de ventas considerable durante el verano de 1968 y así, con cincuenta y seis años de edad, después de un aislamiento que le ha parecido interminable y bajo la amenaza de una reputación local que falseaba el sentido de su obra, se la reconoce al fin como a uno de los escritores más importantes de la suiza francófona. Comienza a partir de entonces una década llena de éxitos, publicaciones, viajes y reconocimientos.

Gracias a su hijo mayor Blaise, descubre África, en 1970. La fascinación por este continente de naturaleza salvaje e indómita es inmediata. Durante sus estancias, Corinna observa el medio natural, lee a los autores africanos, escucha fascinada las historias autóctonas que le cuentan y, sobre todo, escribe, toma nota de todo con el objetivo de publicar un libro sobre cuentos africanos. Se siente en perfecta comunión con la selva virgen, que poco a poco se incorpora a sus sueños, con las  inmensas praderas, con la pureza del aire y la amabilidad característica de las gentes del lugar. Esta sucesión de viajes lejanos coincidirá además con un periodo de máxima fecundidad literaria. En 1971, la Guilde du Livre publicará otra de sus obras, Juliette éternelle. En 1973 aparece Cent petites Histoires cruelles. En 1974 le otorgan el Premio Schiller por el conjunto de su obra y La Demoiselle sauvage ganará el Prix Goncourt de la novela corta en 1975. Corinna recibe, justo al final de su vida, el reconocimiento tan ansiado fuera de las fronteras helvéticas.

El último país que descubrirá en viaje oficial será Rusia, en 1975. Con la visita a este país se cumplirá otro de sus sueños y Les invités de Moscou (1977) será el resultado de dicha estancia. Los libros ahora se suceden: Salon Ovale (1976), La maison musique (1977), Cent petites histoires d’amour (1978), La montagne déserte (1978), Deux passions (1979). El manuscrito de su última obra Bal doublé se publicará en 1980. Corinna Bille no llegará a verlo. Muere el 24 de octubre de 1979, dejando tras de sí, un sinfín de manuscritos que su marido Maurice Chappaz se encargará de ir publicando hasta el final de sus días.

Pero volvamos al epígrafe de esta comunicación:L’artiste doit être l’humble traducteur de la Nature pour ceux qui ne la peuvent comprendre” (2005: 76). Corinna conoció personalmente a Ramuz. Colaboró como guionista en la película Ratp (Dimitri Kirsanoff, 1934), basada en la obra “La séparation des races” (1923), en la que Ramuz participa como figurante. Fue siempre una gran lectora y admiradora de su obra. Ambos compartirán ese amor profundo por la tierra del Valais. Los paisajes aún vírgenes de este cantón, a principios del siglo XX, inspirarán a ambos autores y serán el marco en el que se desarrollarán sus relatos y sus personajes. Dar a conocer, a través de sus cuentos, relatos o novelas, la naturaleza de su pays, describiéndola con gran precisión, no es solo una muestra del profundo respeto que la autora siente por su tierra, sino también una forma de dar voz a los seres que en ella habitan. Entre los seres animados que desfilan en sus relatos se encuentran los árboles, los viñedos, las flores y los animales. Ya hemos mencionado anteriormente la relación tan especial que existe entre Corinna y el bosque. En su primera novela publicada, Theoda, aparecen ya algunas imágenes del bosque. Imágenes casi siempre positivas, pero también algunos miedos y preocupaciones respecto a las talas intensivas y sus regularizaciones: “[…] cette forêt saccagée par les bûcherons qui s’étaient mis à couper, à tort et à travers, un si grand nombre d’arbres, que la commune avait dû inventer des lois pour la sauvegarder” (1978: 121). El bosque del Valais está compuesto mayoritariamente de pinos, de alerces y de coníferas de montaña, que pueden alcanzar los 20 o 30 metros de altura. Es un pequeño paraíso repleto de vida, espacio de inspiración para la escritora. Un lugar acogedor, secreto, íntimo, pero también sagrado, que a través de los sentidos le transporta hacia su interior, hacia lo más profundo de su ser: “Je respirais avec joie une odeur d’entrailles forestière. La forêt de pins est un sacrement, pensais-je, je communie avec la forêt” (1974: 145). En efecto, el carácter sagrado del bosque es un espacio común de la mitología y la literatura. Sin embargo, la unión que experimenta la autora con el bosque no es una unión divina. Como nos explica Marike de Courten “la sacralité […] reflétée par les textes de Corinna Bille n’a rien de pieux; la forêt n’est pas l’habitacle privilégié du Dieu des chrétiens, ni le révélateur par excellence d’un panthéisme romantique; la forêt se célèbre elle-même… la communion se fait avec la forêt” (1989: 95). El bosque en general y el árbol en particular penetran en ella a través del tacto, de la vista, del oído, del olfato y hasta del gusto: “[…] nos baisers ce jour-là, eurent un goût acide d’humus” (1968: 32). La piel, los ojos, los oídos, las fosas nasales y la lengua, son todos ellos puertas por las que el cuerpo se nutre de cuanto le rodea. En Théoda, la narradora Marceline, establece contacto con un peral que ha sido alcanzado por un rayo. A través de la herida dejada en su tronco cree “pénétrer dans la poitrine de l’arbre et toucher son cœur” (1978: 110). Otras veces es el olor del bosque el que penetra de forma tan intensa en sus personajes que parece paralizarlos. Así, en “La jeune fille sur un cheval blanc”, el olor del bosque “la prenait  soudain à la gorge, cernait son corps, et l’engourdissait” (1974: ). Corinna posee un oído sensible al ritmo de la naturaleza y se muestra atenta a ese lenguaje mudo de las plantas: “Les fleurs des arbres fruitiers, on les entendait s’ouvrir avec ce bruit léger du grésil” (1980a: 68). También sus personajes poseen dicha capacidad: “Il n’entendait que le bruit des herbes, la déchirure des feuilles” (1978b: 21). Como se puede apreciar, Corinna se relaciona con cada uno de los aspectos del entorno sensible del bosque. Siente una necesidad innata por aquello que es diferente. Es su manera de construirse como persona, ya que como dice David Abram “sólo somos humanos en la medida de nuestro contacto y convivencia con lo que no lo es” (1999:9).
La visión que Corinna Bille nos da del árbol es antropomórfica: no solo posee un corazón que late, también ojos que ven “Les arbres que la foudre épargne m’illuminent de leurs yeux verts” (1980a: 66) e incluso voz propia “La voix des arbres est la seule qui parle…” (1961: 29). Y lo más sorprendente, les dota también de un alma:

Leur faite est d’un vert plus clair et plus doré,

Là se tient leur âme.

Comme  dans la tête de l’homme

L’intelligence (1961 : 114)

De ahí que sus personajes los consideren seres semejantes a ellos:

Emerentia ne donnait aucun ordre aux arbres, mais il est vrai qu’elle les considérait comme des personnes vivantes. Leurs rameaux, pour elles, étaient des bras ; leurs trous creusés par les oiseaux, des yeux, des bouches ; et le vent dans leurs ramures, des voix. Et quand elle passait près d’eux, s’enfilait entre eux, elle était irrésistiblement saisie, retenue par ces êtres qu’elle devinait inoffensifs et qui l’aimaient (1979: 32).

Emerentia, la pequeña acusada de brujería, es perseguida porque ama y adora a los animales salvajes y a los árboles. Sólo ella es capaz de hacer que la cosas parezcan verdaderas, por eso cuando habla “la mère limon, les bêtes, les arbres, les plantes ont une chair et une âme parentes à la sienne” (1979: 25). El limo, símbolo de fertilidad; el bosque, espacio materno cargado de ternura; el Ródano, personaje repleto de vida cuyos colores, matices y crecidas marcan cada una de las estaciones en el Valais; estos elementos naturales impactan con gran fuerza en el lector, que es capaz de apreciar cierta sensualidad primitiva, esa que ignora el Bien y el Mal; porque Emerentia, que comunica con el oso y con la víbora, “est faite de la même invariable texture que la nature” (1979: 28). El bosque, a su vez, se confunde también con la “demoiselle sauvage”: “Je deviens la forêt. Mes bras sont ses branches, ma peau son écorce”; un bosque repleto de términos nuevos que el lector agradece descifrar – “les arolles” (pino de media montaña), “les fétuques” (planta forrajera), “les ombelles” (flores de montaña), “la parnassie” (flor blanca)- porque poco acostumbrado a ellos se deja llevar, se pierde por esa arboleda de palabras. El bosque representa el punto de partida y el punto de mira de la escritora, su paraíso extraño. La “demoiselle sauvage” ofrece todo su cuerpo al bosque, con el mismo ardor con el que Corinna se entrega a la escritura, sin miedos, sin tapujos, sin ningún pudor. Necesita la Naturaleza y la escritura para vivir cotidianamente, para encontrar ese espacio de armonía, de equilibrio, de libertad y de identidad.

 

Corinna sabe conciliar el amor de la tierra y la sensibilidad de las palabras. En una de sus obras más exquisitas “Vignes pour un miroir” escribe este delicado poema:

Elle avait tellement aimé

La terre

Qu’elle ne put toute entière s’en aller

 

Ses cheveux s’éployèrent en vrilles

Et sous les pampres

Ses yeux encore nous regardent (1995 : 17)

El apego que siente la protagonista de este poema por su tierra y por esos campos de viñedos parece tan inmenso que su cuerpo se resiste a abandonarlo. Así, tras el último suspiro, una parte de ella se reencarna en viña, pasando a formar parte del mundo vegetal. Son lo que De Courten denomina “metamorfosis parciales” (1989: 115). El mundo del viñedo y su ritmo, marcado por las estaciones, en las terrazas del Valais o de Lavaux, se encuentra diseminado en casi todas sus obras. Es un mundo que conoce a la perfección, con el que ha convivido desde su más tierna infancia. La residencia de la familia Bille, Le Paradou, se encuentra rodeado de viñedos. Recordemos además que la escritora contrae matrimonio en segundas nupcias con el poeta y escritor Maurice Chappaz en 1947, como ella de origen valaisan, apasionado además por la viticultura. Los Chappaz vivieron durante varios años en Fully, donde Maurice dirigió los viñedos de su tío Maurice Troillet, por entonces, Consejero de Estado, creando un pequeño comercio de vinos que, en la actualidad, todavía permanece activo. Años más tarde, la familia Chappaz construirá una casa en Veyras, en cuyos terrenos se dejan ver las hileras de vides que remontan en dirección de Muzot. En este terreno que dominaba perfectamente el esposo, Corinna Bille realiza también su contribución escrita – en una serie de artículos sobre “Les travaux de la vigne” publicados en la revista L’Abeille; en textos, como por ejemplo, “Vendanges” en Douleurs Paysannes (1953) o “Les raisins de verre” en Cent petites histoires cruelles (1973). Siempre supo hablar del duro trabajo de los viticultores curvados entre las cepas, como en Théoda: 

Devant ces terres toujours penchées, offertes au soleil, au gel au vent, et dont les ceps noirs et tordus, des arbustes maudits, semblaient si pauvres, incapables de produire, il me venait une grande pitié pour tous ces hommes qui s’acharnaient sur elles (1944 : 27)

La joven narradora Marceline, se da cuenta de que lo esencial está en la naturaleza que le rodea: “Nous devinions alors que le monde était fait de terre, de pierre, de feu, et non de mots et des chiffres ainsi que nous l’enseignait… Et quand nous saisissions notre porte-plume de la main droite et appuyions de la main gauche sur notre cahier pour bien l’aplatir, ce n’étaient plus des objets usuels que nous touchions, mais des morceaux de printemps, le soleil leur ayant donné vie et chaleur” (1944: 24). Tanto Emerentia como Théoda, nos cuentan la historia de dos seres femeninos en contacto directo con una naturaleza que les habla y les habita. Gracias a ella encuentran la ansiada libertad que los humanos no quieren concederles. Théoda busca la felicidad en los bosques, cómplices de sus encuentros amorosos con su amante Remy, mientras Emerentia halla refugio en las orillas de un Ródano salvaje e impetuoso. La intriga de ambos relatos se sitúa en un ambiente puramente de montaña, que no es otro que el de su Valais natal, a pesar de que raras veces aparece mencionado. Sin embargo, el río Ródano representará siempre el corazón de ese país secreto, de esa tierra que les ayuda a encontrar su propia identidad.

 

J’ai une véritable passion pour la forêt, je suis amoureuse de la forêt, comme du fleuve, un amour violent, absurde – parce qu’enfin qu’est-ce que ça peut leur faire à la forêt, au fleuve mon amour? Une branche de saule agitée par le courant, un pin immobile sur le ciel, me mettent dans un état proche de l’extase, et je comprends qu’autrefois les gens adoraient les arbres, mais ils adoraient tout, le soleil, les pierres. Peut-être  réagissaient- ils simplement comme moi. Ils devaient éprouver ce bien-être infini, cette amitié, tout ce que je ressens dans le bois ou au bord du Rhône (1968 : 115).

 

 

Conclusión

 

Una lectura superficial de la obra de Corinna Bille podría resultar engañosa: no corramos el riesgo de clasificar a esta escritora como una autora regionalista y englobar su obra bajo la etiqueta de “literatura regional”. Su modernidad escapa al lector poco observador. Corinna, ciertamente, describe en sus relatos el campo, los chalets de la alta montaña, los pastos; sin embargo, lo lleva a cabo con tal minuciosidad que realza el terroir al nivel de lo universal. Muestra del Valais su lado más oscuro y primitivo, desvelando la aspereza y la violencia de las relaciones humanas. Es un mundo extraño, sensible, sensual, pero también cruel, en el que transcurren historias universales de hombres y de mujeres; donde la magia de la naturaleza se encuentra omnipresente. Siente una gran fascinación por la pasión absoluta, por el misterio de ciertos comportamientos humanos. Los personajes que habitan sus relatos no son gentes ordinarias, son seres poco convencionales, casi siempre marginales. A ella le gustaba recordar esa inclinación extraña que tenía por sus personajes: “Mes personnages préférés sont les ivrognes, les criminels et les fous”. Le complace sumergirse en las almas y en los cuerpos de esos seres frágiles que no encuentran su lugar en una sociedad, a veces, demasiado cartesiana. Personajes solitarios, sí, pero que no están solos, ya que forman parte de los elementos, de la tierra, de las nubes y de las aguas indómitas del Ródano

 

Es indudable que ama a su país por encima de todo, pero ese amor confeso que siente por la tierra que la vio nacer, se convierte a través de sus relatos en la memoria de un espacio y de un tiempo amenazado. La singular situación en la que nació le permitió vivir en una naturaleza todavía virgen, un pequeño paraíso protegido, aunque no por mucho tiempo. Por eso, cuando la ocasión se presenta, la comprometida Corinna, no duda en defender junto a su marido esos espacios todavía intactos, -como el bosque de Finges. Se implica con gran fuerza y convicción, en una época en la que la ecología ni siquiera era un tema de moda.  

 

La obra de Corinna Bille tendrá, sin lugar a dudas, un bello futuro. Porque aunque nuestra tierra cambia con el transcurrir del tiempo, siempre será madre nodriza y generosa para el ser humano. Y algún día, no muy lejano, nos gustará recordar cómo era, siglos atrás, la vida de aquellos seres que nos precedieron. En esta época en la que vivimos, más propicia a los saqueos y a la destrucción de los recursos naturales, al olvido de nuestro pasado, la obra de Corinna Bille será ese punto de referencia, ese lugar al que nos gustará regresar para deleitarnos con las historias de antaño.

 

 

 

Bibliografía consultada

 

ABRAM, David (1999) La magia de los sentidos. Barcelona: Ed. Kairos.

BILLE, Corinna (1939) Printemps, La Chaux-de-Fonds: Aux Ed. des Nouveaux Cahiers.

----- (1944), Théoda. Albeuve: Ed. Castella, 1978. 

----- (1951), Le grand tourment. Quatre Nouvelles Valaisannes. Lausanne: Ed. des Terreaux.

----- (1952) Le Sabot de Vénus. Albeuve: Ed. Castella, 1982.

----- (1953) Douleurs Paysannes. Lausanne: La petite ourse.

----- (1955) L’enfant aveugle. Lausanne: Aux Miroirs Partagés.

----- (1958) À pied, du Rhône à la Maggia. Lausanne: La Joie de Lire, 1999.

----- (1961) Le pays secret. Poèmes et comptines. Sierre: Ed. Treize Etoiles.

----- (1962) Jeunesse d’un peintre (1878-1902).  Martigny: Imprimerie Pillet.

----- (1963) L’Inconnue du Haut-Rhône. Paris: Ed. Rencontre.

----- (1967) Entre hiver et printemps. Nouvelles. Lausanne: Payot.

----- (1968) La Fraise Noire. Lausanne: La Guilde du Livre.

----- (1971) Juliette Éternelle. Lausanne: La Guilde du Livre.

----- (1973) Cent petites histoires cruelles. Lausanne: Bertil Galland.

----- (1974) La demoiselle sauvage. Vevey: Bertil Galland.

----- (1976) Salon Ovale, nouvelles et contes fantastiques. Vevey: Bertil Galland.

----- (1977) La maison musique, contes pour enfants. Lausanne: Ex-Libris.

----- (1977) Les invités de Moscou. Vevey: Bertil Galland.

----- (1978a) Cent petites histoires d’amour. Vevey: Bertil Galland.

----- (1978b) La montagne déserte, poèmes. Genève: Eliane Vernay.

----- (1979) Deux Passions. Vevey: Bertil Galland.

----- (1980a) Soleil de la Nuit. Genève : Eliane Vernay.

----- (1980b) Le bal double. Paris : Gallimard.

----- (1985) Vignes pour un miroir. Lausanne : Ed. Empreintes, 1997.

----- (1992) Le Vrai conte de ma vie. Lausanne: Ed. Empreintes.

Cippe à Corinna Bille. Un recueil d’hommages. Dirigé par Patrick Amstutz. Bienne: ACEL, 2012.

DE COURTEN, Marike (1989), L’imaginaire dans l’œuvre de Corinna Bille. Neuchâtel : Editions de la Baconnière.

FAVRE, Gilberte (1981), Le vrai conte de sa vie. Vevey: Bertil Galland.

METTAN, Pierre-François. Théoda de S. Corinna Bille, Bienne: ACEL, 2012.

RAMUZ, C.F.  Journal, notes et brouillons. Tome 1 1895-1903. Oeuvres Complètes I, Genève: Ed. Slatkine, 2005.

miércoles, 6 de marzo de 2013

LA REGION LEMANIQUE, L’ESPACE VECU DE C.F. RAMUZ





Le canton est une entité politique et administrative sur laquelle repose l'Etat national suisse. La Suisse compte 26 cantons regroupés en sept communautés (ou régions), chacune destinée à un centre urbain. Malheureusement, du point de vue de l’espace, cette explication est trop restrictive et elle ne nous permet pas de bien cerner ce qui est représenté à l'intérieur de l'espace humain. Dans son introduction à La région, espace vécu , Armant Fremont nous conseille de considérer la structure de la région comme un ensemble particulier de relations qui unissent l'homme aux lieux dans un espace spécifique, et la géographie, comme l'étude de ces relations. L'homme - nous explique - n’est pas un objet neutre à l'intérieur d'une région : il perçoit inégalement l’espace qui l’entoure, il porte des jugements sur les lieux, il est retenu ou attiré, consciemment ou inconsciemment, il se trompe ou on le trompe… De l'homme à la région et de la région à l'homme, tout le rationnel peut être perturbé par les coutumes, les affections, les différents aspects culturels ou les fantômes de l'inconscient. L’espace vécu apparait ainsi comme le révélateur des indications régionales, avec ses composantes administratives, historiques, écologiques, économiques, mais aussi psychologiques . Considérons donc le canton comme un espace vécu. Cet espace est observé, perçu, senti, aimé ou rejeté, modelé par les hommes, et en même temps, projetant sur eux des images qui les modèlent. Étudier et analyser cet espace vécu dans l’œuvre de C. F. Ramuz nous permettra de montrer combien la dimension géographique a toujours été prépondérante, voire décisive, dans la création de l’écrivain.



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Les lieux, pour ceux qui y habitent, ce ne sont pas seulement des paysages composés de caractéristiques géographiques, mais de véritables mondes animés. Pour Ramuz, le canton de Vaud est, avant tout, un espace de vie composé de tous ces éléments que le poète apprécie davantage dans un lieu. Ainsi, la relation que l’écrivain établit avec sa « région » est, d’abord, émotionnelle, intime, et l'identification avec une entité politique et administrative ne se produit que sous le signe de l'art, de l’écriture. Cet attachement à un lieu géographique et naturel se produit en même temps que l'adhésion à une communauté de personnes pour lesquelles l'écrivain ressent une grande affection, un dévouement particulier. L'influence de l'environnement géographique est donc aussi cruciale dans le façonnement de la personnalité de l'écrivain.

Frémont constate que « les relations de l’homme à l’espace ne constituent pas un faisceau de données immanentes ou innées ; ils se combinent en une expérience vécue qui, selon les âges de vie, se forme, se structure et se défait » . L’espace vécu de Ramuz commence alors à se construire dans sa région natale. Il représente, avant tout, l’espace vécu d’un Ramuz enfant, c’est pour cette raison qu’il apparait toujours dans ses récits comme un espace presque idéalisé, un espace retrouvé. Dans un premier temps, cet espace comprend sa ville de naissance, Lausanne, et ses environs. À travers la lecture de Découverte du Monde, on aperçoit même les étapes principales dans la formation de l’espace vécu chez le jeune Ramuz. Selon Y. Guillouet , il y a quatre étapes principales : la première enfance, la seconde enfance, la troisième enfance et la puberté-adolescence. Puisque les plus jeunes souvenirs de Ramuz dans ce beau livre autobiographique commencent à l’âge de cinq ou six ans, nous initions cette étude dans « la seconde enfance » (de trois à six ans). C’est-à-dire, l’étape où l’enfant élargit son champ d’expérience de la maison vers le monde extérieur le plus proche : pour l’écrivain ces souvenirs l’amènent à la place de la Riponne, où enfant il venait à l’école avant de rejoindre son père dans son magasin de « denrées coloniales ». Les murs qui ont abrité son enfance le ramènent ainsi facilement à elle, et les souvenirs précis et précieux émergent sans aucune difficulté. Cet espace vécu devient à la fois un espace qui sécurise et enveloppe l’histoire vécue .

Ramuz garde toute une collection de souvenirs reliés à cet espace. L’entreprise familiale, un magasin de produits coloniaux, est sans doute le plus important : « Les plus anciens souvenirs de ce petit garçon le reportent à une grande boutique […], située au rez-de-chaussée d’une maison qui fait encore l’angle de la rue Haldimand et de la Place de la Riponne, au couchant, et où était installé un commerce de « denrées coloniales » qui appartenait à son père » . Pour ce petit enfant, la boutique évoque le lieu d’initiation au monde sensible : la couleur des différents cafés « qui allait d’un vert très pâle à un brun presque doré comme celui du blé quand il est mûr », l’odeur du vin « né d’une certaine terre sous un certain climat, une certaine année » . Une grande nostalgie de couleurs, d’odeurs, et surtout d’intenses saveurs reviennent à sa mémoire, surtout lorsqu’il se souvient du gout délicieux de la cassonade, celle qu’il prenait en cachette tous les après-midi. C’est l’âge magique dans l’établissement des rapports entre l’enfant et le monde, comme nous le rappelle Frémont . Tout l’univers de ce petit garçon tourne autour de la Place de la Riponne : « Je remarque en passant que tout le début de ma vie s’est écoulé entre les quatre côtés de cet endroit quadrilatère, […], cette même place de la Riponne » . L’une des deux entrées du magasin familial donnait sur cette place. Des paysans, venus de tous les villages alentours, y installaient leurs stands de marchandises deux fois par semaine, faisant leur petit marché. Ramuz aimait l’ambiance d’amitié et convivialité qui régnait à cette époque-là : « C’est un tout petit commencement de monde ; il faut bien que je dise qu’il était plein d’amitié, de bonhomie aussi. Il me semble, à distance, qu’il y avait alors un grand contentement dans les cœurs. Il fait toujours soleil, ces jours de marché, dans mon souvenir » . Des souvenirs qui continuent avec la petite école particulière « qui était installée dans le bâtiment de l’ancienne préfecture en haut des escaliers de la Riponne » , dans laquelle Ramuz commence sa scolarité à l’âge de cinq ans et qui fait, elle aussi, partie de ce décor. Et nous retrouvons à nouveau ce monde de sensations qui revient à sa mémoire, comme l’odeur de ce papier d’Arménie que sa maitresse d’école faisait bruler chaque matin et qui devint « une cérémonie attendue avec impatience » par tous les élèves.

La troisième enfance, de six à douze ans, permet la découverte du village ou du quartier avec quelques incursions encore vagues vers de plus vastes régions. C’est le temps de l’École Préparatoire du Collège, dans laquelle Ramuz rentre à l’âge de sept ans. Cette école est située au rez-de-chaussée de l’église wesleyenne, « une grande vilaine bâtisse pseudo-gothique construite en pierre violette » . De sa fenêtre, Ramuz observe la tour de la cathédrale « dont je n’ai jamais pu savoir jusqu’aujourd’hui si je la trouve belle ou non, tellement elle fait partie de moi-même » . Le bâtiment du Collège, où il restera sept ans, n’avait pas son entrée sur la place de la Riponne, cependant « la vue qu’on en avait était la même » . C’est aussi la période des vacances d’été à Praz-Séchaud, au-dessus de Lausanne et la découverte de la tuilière, pleine d’activité « où on fabriquait encore […] des briques, de celles qui servent à construire les murs » . C’était le temps des rencontres inoubliables, où l’on développe la sociabilité hors de la famille, hors du cadre scolaire ; des rencontres comme celle du fameux taupier ou des mémorables moments passés dans les corps de cadets.

La puberté-adolescence se développe dans une double mutation du corps et de l’affectivité, du monde découvert et du monde à découvrir. Frémont affirme que la crise se manifeste par le repli ou par le voyage ou par les deux attitudes . Ramuz a toujours été un adolescent timide et réservé. À l’âge de quinze ans, sa famille déménage à la campagne, à Cheseaux, de 1895 à 1900. Ramuz continue ses études à Lausanne, mais chaque soir il est heureux de reprendre le chemin qui le mène vers sa petite chambre, de l’autre côté de la forêt. Pendant son temps libre, il fait de longues balades à travers les champs. Les premières incursions solitaires que Ramuz réalise dans ces espaces autochtones, lui font réfléchir sur l'origine des choses, sur l'origine de la vie, et finalement, sur sa propre origine : “Je me suis assuré de moi-même dans l’espace et devant l’espace : certain espace où j’étais né et naissais à moi-même une nouvelle fois” . Ramuz découvre l'importance de se sentir relié à une terre, à une nature, à une région, d'être complètement identifié avec un pays parce qu'il y est né, parce qu’il le ressent comme propre et dont les frontières sont bien limitées car : “c’est moi qui les établis” . Il va donc affirmer : “Ma première certitude a été géographique ou encore topographique, car le second de ces deux mots n’est que le diminutif du premier” .

Pour le jeune écrivain, tout est à redécouvrir, à revoir, à déchiffrer à nouveau. L'œil balaie le paysage, s'accrochant à l'objet afin de reconnaître son sens et renouveler les liens brisés. Parfois, fatigué de vagabonder à travers les champs, les mauvaises herbes et les bois, Ramuz regarde depuis le sommet d'un signal toute la région située à ses pieds. Il souhaite que le paysage entier pénètre en lui, il veut s’approprier de tous les coins et recoins de son pays, se mélanger avec les choses, les posséder. Armé d'un grand sens de la terre, le jeune poète s’approprie chaque petit détail de ce monde qui l'entoure. Tout ce qu’il observe prend un nouveau sens, sous son regard avisé.

Son expérience contemplative est renforcée par un enseignement pratique. Il apprend que la terre n'est seulement pas faite pour être contemplée. Contrairement à d'autres écrivains ou intellectuels, Ramuz a toujours maintenu une attitude active. Il ne fait pas qu’observer la vie dans les champs, il va également participer à l'expérience collective à un âge bien précoce : “J’ai moissonné, j’ai fait les foins, j’ai tendus des toiles, j’ai cloué des caisses; j’ai fait un peu tous les métiers, j’ai le goût de tous les métiers” . Il effectue le travail manuel avec les paysans, subissant ainsi les conséquences de tels efforts physiques. Voilà comment cet espace vécu du jeune Charles Ferdinand Ramuz se construit au fur et à mesure des expériences continues. Il va se prolonger, s’élargir, se stabiliser ou s’alourdir des expériences multiples tout au long de sa vie car « l’espace vécu de l’enfant préfigure dans une large mesure celui de l’homme adulte » .

Et, c’est ainsi, qu’au-delà du canton de Vaud, Ramuz va émotionnellement s’attacher à deux autres régions, pour lesquelles il ressentira une grande affinité tout au long de sa vie : le Valais et la Savoie (France). À cette dernière, il consacrera une partie de son œuvre: Un coin de Savoie, Chant de notre Rhône, Pensée à la Savoie, Salutation à la Savoie, Le Voyage en Savoie, Le Garçon savoyard, Le Lac désert, La Traversée... Ramuz s’est toujours considéré un peu Savoyard car, comme il confia à son ami Paul Gay en 1925 :

Vous savez que je suis savoyard, car ma nourrice était savoyarde. De ma fenêtre, toute la journée, je ne vois que vos montagnes... La Dent d'Oche, quelle belle montagne ! Comment ne serais-je pas de ce pays. D'ailleurs, qu'est-ce qu'une frontière au milieu d'un lac ? L'eau bouge, c'est ridicule .

Un petit texte intitulé Pensée à la Savoie, écrit dans La Gazette de Lausanne le 28 mars 1915, nous éclairci sur le sens de ces deux mots si importants pour l’auteur : "pays" et "race". La Savoie est ce " pays en face de chez nous, pays que je vois tout le temps, pays que j’ai debout devant mes fenêtres et rien d’autre que lui, sauf l’eau" . Mais, au fur et à mesure que nous abordons la lecture du texte, nous apprenons que "ceux d’en face" ce sont des "pêcheurs comme nous, vachers, laboureurs comme nous, même quelques-uns vignerons chez nous, avec des noms pareils, des figures, un accent pareils" . Le pays que Ramuz voit tout le temps, de l’autre côté du lac, devient progressivement son propre pays. Deux pays politiquement différents, mais le même peuple, reliés non seulement grâce au lac, mais aussi par un passé commun, des coutumes et des traditions similaires : “nous aussi, nous avons nos treilles et nos ceps, nous aussi nos carrières ; il y a une parenté dans la production, parce qu’il y a une parenté du cœur et de sang” . Et le plus important, ils sont aussi reliés par une langue, “la langue d’oc, qui est restée fidèle à ce cours” . Pour lui, les frontières physiques, géographiques, culturelles et linguistiques n’existaient pas entre les deux bords du lac.

Quant au Valais, Ramuz a été le premier écrivain qui a réussi à l’exprimer dans ce qu’il a de plus authentique, de plus réel. Après Lausanne et Paris, le Valais fut le pays d’élection de Ramuz « une sorte de petite patrie qu’il aimait à retrouver » . Bien qu’il n’y ait jamais fixé son domicile, il aimait se rendre occasionnellement pour passer des séjours de quelques semaines ou des plusieurs mois. De chacune de ces visites, il rapportait des images, des expériences, des rencontres inoubliables et des impressions profondes. Cet « espace vécu » sera plus tard la base de ses récits. Plusieurs d’entre eux comptent parmi ses chefs-d’œuvre : Le village dans la montagne (1908), La Suisse Romande (1936), Vues sur le Valais (1943) et quelques belles pages du Chant de notre Rhône (1920) font partie des ouvrages descriptifs ; parmi les romans : Jean-Luc persécuté (1909), Le Règne de l’Esprit Malin (1917), Terre du Ciel (1921), La Séparation des Races (1922), La Grande Peur dans la Montagne (1926), Farinet ou la Fausse Monnaie (1932), Derborence (1934) et Si le soleil ne revenait pas (1937) ; auxquels il faut ajouter plusieurs nouvelles et des nombreuses pages où l’écrivain dévoilera ses souvenirs.

Les villages de Lens, de Chandolin dans la vallée d’Anniviers, deviennent à partir de 1907 des lieux familiers pour le poète. Il sera captivé par ce monde primitif, élémentaire, livré à la duplicité d'une nature qui, sous l’apparence d’une fausse paix, n’est que force brute ; et de l'homme, dont le cœur est plein de rudesse et de méfiance. Un espace enraciné où « les lieux appartiennent aux hommes et les hommes appartiennent aux lieux » . Un espace montagnard qui va devenir le cadre de ses futurs romans : l’étang, l’église, le cimetière, la colline de Lens, autant d’éléments qui feront partie du décor qu’on trouvera, à peine transposé, mais toujours décrits avec précision, dans ses récits. Un espace qui va aussi modeler et construire dorénavant, ses personnages: “Ils sont ce que la montagne les a faits, parce qu’il est difficile d’y vivre, avec ces pentes où on s’accroche, avec un tout petit été au milieu de la longue année et comme un désert autour du village” . Voici donc le Valais de Ramuz, un point de départ auquel le poète s’attache solidement au concret pour ensuite développer les plus grands thèmes de la condition humaine.



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Si l’homme est un acteur géographique, le lieu est son espace de vie. Toutes les relations que nous construisons tout au long de nos vies dans cet espace vécu s’y mêlent dans un écheveau de liens. Ce sont eux qui dirigent nos sentiments, nos mémoires collectives et nos croyances. Le géographe Yi-Fu Tuan explique parfaitement dans son livre L’espace et le Lieu que, ce qui rend l’espace différent est qu’il est né de nos propres valeurs, significations et aspirations. L’espace vécu reflète donc, non seulement la qualité de l'espace, mais aussi l'importance que la perception humaine possède de cet espace naturel. C’est la raison par laquelle nous pouvons affirmer que la région lémanique est devenue l’espace vécu de Ramuz. Il fait partie de ces écrivains soucieux d´une observation attentive des hommes dans leurs paysages, dans leur vie quotidienne, dans leurs difficultés, dans leurs drames et leurs joies de l'existence ; la qualité de ses données et de ses descriptions précises vise à transmettre au lecteur un document aussi riche que nuancée dans la mesure du possible. Il nous montre des sociétés paysannes au sein d´une culture ou d´un espace de stabilité voire d’enracinement, des sociétés qu’il a connu de très près et avec lesquelles il s’est construit comme personne et comme écrivain. Écrire sur elles serait pour Ramuz le moyen de leur rendre son plus grand hommage.


BIBLIOGRAPHIE


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GAY, P. "Ramuz savoyard", in Présence de Ramuz. Lausanne : La Guilde du livre, 1951.

GUILLOUET, Y. Esquisse d’une étude de la formation de l’espace vécu chez l’enfant et l’adolescent, Cahiers de géographie de Caen, 1973.

MARCLAY, R. C.F. Ramuz et le Valais. Lausanne : Librairie Payot, 1950.

RAMUZ, C.F. Chant de notre Rhône. Œuvres Complètes. Lausanne: Ed. Rencontre, V. X, 1967.

----- Découverte du monde. Œuvres Complètes. Lausanne : Ed. Rencontre, V. XVII, 1968.

----- Le Village dans la montagne. Œuvres Complètes. Lausanne : Ed. Rencontre, V. III, 1967.

----- Questions. Œuvres Complètes. Lausanne : Ed. Rencontre, V. XV, 1968.

----- Journal. Œuvres Complètes. Lausanne : Ed. Rencontre, V. XX, 1968.

----- « Pensée à la Savoie » in Un coin de Savoie. Et autres textes sur la Savoie. Rezé: Ed. Séquences, 1989.

PANKOW, G. L’homme et son espace vécu. Paris : Ed. Aubier, 1986.

TUAN, Yi-Fu. Espace et lieu. La perspective de l’expérience. Gollion : Infolio Editions, 2006.



Les Amis de Ramuz. Bulletin 33. Capítulo: « La Région lémanique, l’espace vécu de C. F. Ramuz », Université François-Rabelais de Tours, pp. 153-163. ISSN 0293-0773. Enero 2013.