sábado, 23 de julio de 2016

El “espacio vivido” en las geografías francófonas: el ejemplo del cantón suizo

RESUMEN

El objetivo de este capítulo es el de examinar, a través de un corpus de referencias mayoritariamente francófonas, la importancia que tiene la región/cantón en las obras de tres autores suizos del siglo XX: C.F. Ramuz (1879-1947), Maurice Chappaz (1918-2009) et Corinna Bille (1912-1979), con el fin de demostrar que el sentido de lugar, su dimensión geográfica y la defensa de ese espacio frente a las amenazas exteriores -como la globalización-, ha sido siempre preponderante, incluso decisivo, en la creación literaria de estos tres autores. Comenzaremos presentando el concepto de región como espace vécu dentro de las geografías francófonas, y su evolución a lo largo de estas últimas décadas. Hemos considerado esta teoría geográfica por ser la que mejor se adapta a las obras literarias que vamos a analizar al final de este capítulo.

[...]

* Este capítulo forma parte de la obra "Sentido del arraigo: perspectivas transatlánticas" publicado en la Biblioteca Benjamin Franklin. Colección CLYMA nº2. Junio 2016. Por Axel H. Goodbody&Carmen Flys Junquera (Eds).

viernes, 1 de julio de 2016

LECTURE ÉCOCRITIQUE DE LES MAQUEREAUX DES CIMES BLANCHES DE MAURICE CHAPPAZ

Je me sens atteint, blessé, lorsque l’on coupe imbécilement
un bel arbre, que l’on anéantit une espèce vivante végétale
ou animale. Je ne sépare pas l’homme de la nature.
(Chappaz  1976)[1]



L'écrivain et poète suisse Maurice Chappaz aurait fêté ses 100 ans cette année, le 21 décembre. Né à Lausanne en 1916, il passera toute son enfance à Martigny (en Valais). Ses premières années d’études se déroulent au Collège de Saint-Maurice (de 1928 à 1937), école religieuse où il reçoit un enseignement d’orientation classique. Ici, les pères lui font vivre dans une ambiance de liberté et de générosité. Ces années-là ont été marquées par la découverte des écrivains russes, en particulier Dostoïevski et la dimension mystique de la poésie. Le désir d'écriture s’est réaffirmé. Mais bientôt, il fera face à la tradition généalogique qui exige que le fils aîné suive les traces de son père. Si le destin le pousse vers la carrière d'avocat, les projets de guerre et de mobilisation viendront contredire sa famille. C’est pendant cette période que sa vocation littéraire commence à s’éveiller et des auteurs comme Gustave Roud ou C.F. Ramuz s’intéressent à ses textes. En 1940, il publie son premier livre Un homme qui vivait couché sur un banc dans la revue "Suisse Romande" avec lequel il remportera son premier prix. Les Grandes Journées du Printemps (1944) et Verdure de la nuit (1945) viendront après. En 1947, il épouse l'écrivaine suisse Corinna Bille, fille du peintre Edmond Bille, qui lui donnera trois enfants, Blaise, Achille et Marie-Noëlle. En 1953, il obtient le prix Rambert avec Le Testament du Haut-Rhône. Pendant ce temps-là, il fera différentes activités : il s’occupera d’abord des vignobles à Fully (1951-1953), en travaillant les terres de son oncle, le conseiller d'Etat Maurice Troillet, et il deviendra assistant géomètre dans le chantier de la Grande Dixence (1955-1957). Après avoir aidé à construire pendant deux ans cet ouvrage pharaonique « cette muraille de béton de la brutalité mais aussi de la grandeur, une menace et un triomphe » a écrit Chappaz, il reprend sa plume « le plus faible et le plus puissant de tous les outils » (Chappaz 1995, 46). Grâce à toutes ces expériences, son style prend forme. L'auteur estime qu'il est en train de toucher physiquement la poésie. Cette activité va inspirer plus tard Le Valais au gosier de grive (1960) et Chant de la Grande-Dixence (1965), avec laquelle il a conquis un large public. Mais sa consécration arrive avec son Portrait des Valaisans en 1965.
Sa nature combative, liée au sentiment profond et authentique dont il ressent l'histoire du Valais, soulève les passions chez ses lecteurs quand il décide d'attaquer la folie immobilière des années 60. Ses brochures éco-politiques servent à le qualifier dans le Nouvelliste - journal cantonale de tendance de droite - de « petite bête puante ». Chappaz a été le premier écrivain qui a osé dénoncer dans Le Match Valais - Judée (1968) et surtout dans Les Maquereaux des cimes blanches (1976) les conséquences du progrès à court terme :
On a pu exploiter, d’une façon effrénée les ressources naturelles d’un pays. Et le Valais était un morceau de choix, un morceau de rois pour les spéculateurs.[2]
Face aux dommages causés par le tourisme, le pillage des terres et la spéculation immobilière, Chappaz, le poète qui chantait auparavant la beauté des Alpes, se sent dans l’obligation d'exprimer son dégoût et sa douleur. Angoissé parce qu’il sent la catastrophe, « sous ses yeux, un certain Valais meurt, transformé sans pudeurs ni mesure »[3], il devient un écrivain engagé. Ses poèmes abandonnent les étagères de la bibliothèque pour s’unir aux problèmes de la société, Chappaz va dire ce qu'il pense. Mais ce n’est pas cela la véritable mission d’un poète ? D’après lui, le poète remplit une fonction nécessaire : « Il est le témoin du cœur. Contre le mensonge des robots et des trafiquants »[4].
Chappaz va donc secouer la société valaisanne, le monde politique et économique de l'époque, et surtout, il va se battre pour préserver le paysage qu’il affectionne autant. Ce qui était autrefois un acte de célébration devient un acte de résistance, une plainte amère comme nécessaire. Ceci peut être vu dans le texte qui accompagne la deuxième édition de Les Maquereaux des cimes blanches, dont le titre est déjà très révélateur La Haine du passé (1984) :
Chez nous la mise aux enchères des montagnes et des névés à coups de députés n'en finit pas. Et que je te balance un câble! Et que je t'enfonce mes trax! Et que j'évapore le Rhône et que je te rescie une forêt! [...] En images d'Epinal, en dessins animés je raconte une fin du monde. Ce que l'on a construit dans tous les coins c'est une Tour de Babel en mille morceaux (Chappaz 1994 : 27-28).
Une relation d'amour et de haine s’établit par la suite entre le poète et les habitants du Valais. Les écrits de Chappaz provoqueront des réactions adverses parmi la population locale. D'une part, l'indignation de la bonne société valaisanne qui participe, à l’époque, activement dans la folie touristique des années 60 et 70. D’autre part, le soutien inconditionnel de ceux qui s’identifient pleinement à sa cause, et trouvent dans ses mots le courage nécessaire pour protester contre la construction de villes dans les montagnes.
Aujourd'hui, la conscience environnementale a parcouru un long chemin dans le Valais, grâce en partie à l'héritage laissé par ce poète. Le point de vue de Chappaz au sujet de la nature a toujours été clair, la louange et l'écologie. Il a toujours été en faveur de la protection du patrimoine naturel et contre la destruction et la domination. A cet effet, nous allons donc présenter une interprétation écocritique[5] de sa période la plus engagée[6]. L’étude écocritique de Les Maquereaux des cimes blanches mettra en évidence l'impact environnemental causé par le progrès effréné dans sa région natale; nous étudieront également l'importance que Chappaz donne au lieu, représenté par l'authenticité du paysage de son canton. D’après Lawrence Buell, le place-sense, c’est-à-dire, la conscience que les êtres humains possèdent -narrateurs, personnages ou sujets lyriques- d'appartenir à un lieu spécifique, détermine, d’une certaine manière, leur façon d'être et d’agir. L'amour et le respect que Chappaz manifeste pour sa région est immense, et cet attachement au lieu et sa résistance féroce face à la destruction de ses vallées ont été à l’origine de sa profonde motivation.
Messieurs de Suisse, mais surtout, Messieurs du Valais: vous  fêtez Maurice Chappaz et vous avez bien raison. Je pense qu’aucun n’a voué à son lieu natal un amour aussi intense et aussi constant; et la violence de ses combats, de ses invectives contre ce qu’il pensait le menacer a toujours été à la mesure de cet amour.[7]
Dans cette communication, nous allons également prendre en considération des études publiées sur le sujet par Cheryll Glotfelty, Jonathan Bate, Thomas K. Dean, Gary Garrad, Yi- Fu Tuan entre autres, qui essayent d’expliquer les relations entre la littérature et l'environnement. Selon les propos du professeur Thomas K. Dean[8] l’écocritique est, en ce moment de crise environnementale, la seule réponse qui peut nous aider à comprendre la relation que l'homme entretient avec le monde naturel. Il s'agit d'analyser le texte littéraire selon un point de vue différent : on doit le considérer plus comme un document culturel, historique ou politique, en reléguant au second plan sa spécificité esthétique, afin de souligner son contenu social et écologique. De cette manière, on parvient à remettre l'œuvre dans un nouvel environnement pour lui donner une autre valeur, éco-centrique, où s’insère l'œuvre et l'auteur dans les matrices qui la/le soutient. Cette évaluation, ainsi que Donald Worster le remarque, imprime un nouveau caractère moral:
Nous faisons face de nos jours à une crise globale provoquée, non par le fonctionnement de l’écosystème, sinon par le mauvais fonctionnement de notre système moral. Affranchir cette crise requiert une compréhension de notre impact sur la nature […] mais encore plus, cela demande la compréhension de ces systèmes moraux et l'utilisation de ceux-ci pour les réformer. Les historiens, les académiciens de la littérature, les anthropologues et les philosophes, ne peuvent pas faire cette réforme, mais ils peuvent aider à sa compréhension (Worster 2000: 98).
L'environnement et la vision de la nature deviennent ainsi une nouvelle catégorie pour l'analyse des textes. Lorsque Chappaz utilise sa plume pour dénoncer l'impact environnemental causé par les progrès effrénés dans sa région natale, il contribue à l'idée que la littérature devrait également être un véhicule pour des idées et surtout des valeurs. Par rapport au rôle spécifique de la littérature et de la critique littéraire, Glen Love indique: « De nos jours, la fonction la plus importante de la littérature est celle de rediriger la conscience humaine vers une considération totale de son importance dans un monde naturel menacé [...] en reconnaissant la suprématie de la nature, et la nécessité d'une nouvelle éthique et esthétique ». Et il ajoute : « [nous avons l’] espoir de récupérer le rôle social perdu de la critique littéraire » (Love 1996:237-8).
Dans l’œuvre de Maurice Chappaz, l'environnement «naturel» n’est plus un simple décor, il est devenu en quelque sorte le protagoniste. Grâce à son courage, nous pouvons dire que la littérature aide à révéler les problèmes environnementaux et à freiner l'impact que l'homme a sur la Terre : « “Le ‘cristal’ des premiers livres de Chappaz a plus de tranchant qu’on ne croit; les textes de combat l’ont révélé. Jamais il ne s’est agi seulement de ‘poésie’» (Carraud  2005: 31). Nous gardons donc cette image du Chappaz le plus combatif, qui dénonce la transformation subie par le paysage de son pays, qui critique l'exploitation de l'homme sur la nature - et même sur l'homme lui-même, dans le seul but de dominer.
Les Maquereaux des cimes blanches
L’amour que Maurice Chappaz ressent pour la nature, fait de lui un être original, presque marginal aux yeux des autres. Dans son poème-pamphlet Les Maquereaux des cimes blanches, il cible les investisseurs et les spéculateurs immobiliers de la montagne valaisanne. Son objectif? Discréditer l'honneur des fonctionnaires et des politiciens corrompus de l'époque, en utilisant un style agressif et diffamatoire. La réponse de la presse ne se fait pas attendre et, après les critiques, une "avalanche" d’insultes se succèdent. Après la première édition du poème, le journal Le Nouvelliste de Sion (27 Mars 1976) décrit son ouvrage avec ces propos « Incohérence, platitude, absence totale d’émotion, antipatriotisme, myopie intellectuelle, calomnie… Répugnant produit d’un cerveau en mal de sensation… Chose innommable… Imagination usée, maladive… Pas la moindre petite lueur d’amour… Grimaces de clown désarticulé… Le Valais a sa gangrène et son cancer, c’est Maurice Chappaz ». Quelques jours plus tard, le même journal répond à un article de M. Daniel Anet, Président de la Société genevoise des écrivains publié dans le Confédéré en tenant les mêmes calomnies: « La montagne a accouché d’une petite bête puante… Fils de bourgeois… Sourd et aveugle à l’époque humaine… Il s’agit ici d’une affaire strictement valaisanne… » (29 avril 1976). Son cri désespéré face à l'indignation et l’injustice entraînera le poète vers une foule de problèmes.
Mais Les Maquereaux des cimes blanches est surtout un ouvrage dédié à tous ceux qui se battent pour garder leur liberté et, comme Farinet, restent en dehors d'un monde gouverné par l'argent, le progrès et la modernité « A tous ceux qui dans ‘le Progrès’ ont restés loyaux » (Chappaz 1994 : 41). À une époque où le mot «écologie» n'avait aucun droit et devenait un sujet dérangeant, dans un pays où certaines valeurs étaient sacrifiées aux intérêts de la spéculation, l'écrivain suisse Maurice Chappaz sera l'un des premiers auteurs à faire entendre la voix d’alarme, devenant ainsi un prophète incompris. Rare étaient ceux qui, dans les moments les plus difficiles, ont osé lui apporter leur soutien; parmi eux les élèves du Collège Saint-Maurice dont l'audace s’est traduit par d'énormes lettres sur le rocher qui domine l'école : un « Vive Chappaz » qui a perduré pendant trente ans. En outre, certains hebdomadaires et journaux tels que Le Journal de Sierre ou Le Confédéré lui ont gratifié respectivement avec des commentaires tels que : «Il avance par ruades poétiques, à coups de vérités en pleine figure…»; «Un cri qui dérange… Chappaz en visionnaire voit la catastrophe et veut y résister… La langue de Chappaz se ramasse autour des mots pour mieux sauter à la gorge de ceux qui jouent aux cartes le pays » (Chappaz  1994, 97).
Chappaz nous parle de la fin d'une époque et d’un ancien mode de vie dans son Valais natal « nous étions faits pour de modestes paradis entre vignes et neiges » (Chappaz 1994: 63). A travers les souvenirs, le poète tente de reconstruire le monde paysan du début du XXe siècle, la beauté des espaces de vie (les fermes, les mayens, les sources), la vie du pays, où les bergers et les agriculteurs vivaient encore en harmonie complète avec le paysage. Les sens sont les moyens employés par l'auteur pour évoquer l’autre monde, « pour récréer les odeurs, les goûts, les couleurs d’un temps meilleur ». Ils attribuent une âme aux souvenirs et servent à rétablir le lien perdu avec le passé. Les odeurs, par exemple, ont le pouvoir de remémorer des souvenirs chargés d’émotion appartenant à des événements et des scènes du passé (Tuan 2007: 21). Ils peuvent devenir si intenses qu’à travers eux le poète récupère tout le royaume perdu de son enfance. « À partir d’une odeur de menthes…» l’auteur se retrouve face à «cette petite ville appelée par les prospectus ‘la belle paysanne’» disparue en raison des ravages du progrès et de l’empressement de certains pour atteindre une modernité : «’Pour le progrès’ dit le syndic ventru et pincé comme s’il disait ‘Pour nos intestins’» (Chappaz 1994: 43). Chappaz réalise une promenade mentale dans ses rues pavées en  répertoriant chaque détail avec une grande précision. Il finit par dénoncer le manque de respect pour tout ce qui vient du passé : « Une halle aux grains tout entière avec ses colonnes, le très vieux rouge d’une mosaïque romaine et d’énormes ferrures en losanges, a été foutu bas » (Chappaz 1994: 43). Les souvenirs peuvent également être atteints par un son, « les cris d’il y a dix ans sur la place du marché » (Chappaz 1994: 44) que les paysans émettaient entre eux ; des paysans qui discrètement ont disparu, réduits maintenant à des fantômes qui ne travaillent plus leurs terres : « Si je devais choisir un bruit pour entrer dans l’autre monde, je choisirais le sifflement, le défilement de la faux à l’aube » (Chappaz 1995: 45). Encore une musique qui a disparu, qui était lié à un environnement. Le gout également est présent, à travers les saveurs et les produits locaux que le poète regrette autant: « J’ai encore l’hallucination des nourritures […] Les poires séchées cuites avec le salé par exemple; des fromages à goût d’ombre (ma vallée!); des vins raclant le mélèze, fleur et résine, sentant la violette et le caillou; une polenta traversé par l’eau et la fumée » (Chappaz 1995, 44). La perte de ce paradis cause de grandes souffrances au poète mais il n’abandonnera pas pour autant son but. Au contraire, il va continuer à dénoncer la destruction du paysage et le pillage constant de son pays. Un paysage défiguré par l'industrie hôtelière: « Nous sommes beaucoup à souffrir d’un manque mais à refuser d’être cobayes, les ploucs des maisons closes du tourisme » (Chappaz 1994 : 44). Chappaz ne peut pas accepter la vision de ses montagnes salies par ce progrès qui empoisonne et plante des hôtels partout dans son cher Valais. Pour le poète, le progrès anéantit tout ce qui n’est pas rentable et qui gêne le bon fonctionnement de la société. La nature est donc soumise aux intérêts de l’être humain : « des puissants châtaigniers: extirpés aujourd’hui parce qu’ils ratissaient de l’azote sans rien produire tout en gênant les voitures, avis officiel » (Chappaz 1994 : 44). Sa région est dénaturée, elle est privée de ses habitants les plus autochtones. Le poète va encore plus loin, il se sent exclu de sa propre terre, étranger dans son propre pays: « Ils nous ont dénichés. Expulsés de l’enfance, de la nature tout court, de l’invisible qui est en nous. Des foules de bêtes, d’oiseaux sont tombés malades et se taisent». Le Valais se vide progressivement de ses habitants les plus authentiques et de ses biens. Les animaux font aussi partie intégrante du monde rural et ils subissent aussi les conséquences de la modernisation « Les grives, les chevreuils, les renards étaient aussi des villageois » (Chappaz 1994, 57).
Chappaz nous raconte le début de la fin : « Tout a commencé avec cette phrase de camps de concentration, cet oukase des ministres (ministres de futures famines et prostitutions) : Il y a un million de paysans de trop en Europe. Qu’ils disparaissent dans les usines» (Chappaz 1994: 46). Des paysans reconvertis en travailleurs dans les nouvelles usines du progrès. Cette insertion est imposée principalement comme une nécessité économique. L'agriculteur garde ses champs et en même temps, contribue à la modernisation du canton. Par conséquent, le gouvernement fera tout son possible pour que les travailleurs maintiennent le contact avec la terre, sans elle ils perdraient le meilleur de leurs forces physiques et morales « Les ouvriers qui montaient, descendaient la nuit… Ils économisaient un peu de force sur l’usine pour faucher leurs prés à l’aube » (Chappaz 1994 :57). Cet attachement à la terre, le bien qui se transmet de génération en génération dans le Valais, commence à disparaître avec les générations futures. Quelques générations seront contraintes de quitter l'héritage familial et de migrer vers des endroits plus éloignés à la recherche d'un avenir parfois semblable, parfois différent « Celui qui a émigré au Canada et qui a envoyé sa photo à mon père, devant le champ de blé. Celui qui est revenu de Paris, où il a été portier, avec des livres et des doctrines…» (Chappaz 1994 : 58). La ville est la Babylone de l'Apocalypse, symbole d'un système politico-religieux corrompu, centre d'affaires et de l'argent, qui séduit par ses pouvoirs aux hommes. « Les pères regardaient leurs fils se sauver en vélomoteur avec un rouleau d’hachisch sur la selle à la façon des Huns aux longs cheveux… » (Chappaz  1994 : 47).
Les valeurs d'antan, inculquées par la religion, ne sont pas compatibles avec les nouvelles idées issues du progrès, -« L’Évangile est anti-industriel » (Chappaz 1994: 48). Les églises sont fermées et ses fonctionnaires doivent s’adapter - « J’ai rencontré l’ancien évêque orphelin en Bonnet de police qui balayait un square, rééduqué, collé par les autorités concierge d’une ‘Cité radiose’» (Chappaz 1994: 48). Elles ne sont non plus compatibles avec l’environnement. Chappaz compare, par cette raison, ces deux grands oubliés du monde moderne: la nature et la religion. Et quand il a la possibilité de conseiller une victime de cette marginalisation moderne il n’hésite pas à dire : «‘Entrez en écologie Padre, vous avez tué les saints, c’était la même chose’. Les Saints étaient des papillons, des nuages, des sources. Protégés, protecteurs» (Chappaz 1994: 48). « L’assassin avec patente » ne réalise pas que la dévastation de l'environnement est en train de détruire l'homme. Chappaz est conscient que nous sommes tous faits des mêmes cellules[9] «…des paysages, des mœurs et de milliards de cellules vivantes qui sont aussi celles de notre corps» (Chappaz ; 1994 : 48).
À partir des années 1950 et 1960, la prolifération des centrales hydroélectriques en Suisse conduit à une amélioration économique du Valais. Mais à quel prix? Barrages et réservoirs inondent des vallées entières brouillant les paysages jusque-là idylliques de ce canton. Des lieux où, paradoxalement, les constructeurs eux-mêmes venaient passer l'été. Si les commerçants de Sion se frottaient les mains sur les bonnes attentes que ces bâtiments pouvaient fournir: l'argent facile et rapide « Sion port du ciel! Un commerçant a compris», les espaces les plus authentiques, sauvages et originaux du Valais, en revanche, sont vendus et condamnés à mort « Il a condamné mille cimes blanches à la prostitution. Un câble, cent sous la passe !» (Chappaz  1994 : 50). Sion devient un centre commercial, et le tout sous la bénédiction des autorités locales qui regardent favorablement la modernité de la vallée car ils se bénéficient eux-mêmes : « Repus et sereins, ils dorment, l’avenir en poche, matelas de billets bleus » (Chappaz 1994 : 50). Et tandis que quelques-uns deviennent riches, d'autres transformés en mineurs meurent empoisonnés dans les montagnes de la silicose et oubliés par l'Etat « trente mille morts par silicose – massacre incognito, ‘indiens’ empoisonnés dans la montagne, scellés et oubliés dans les caisses de l’État» (Chappaz 1994 : 57-58).
Le progrès se déplace très rapidement et avec lui la ruine de la région va de l'avant. Tout est acheté, tout est vendu « Quelle boutique que ce monde! » (Chappaz; 1994: 55). Comme s’il s’agissait d’une vente aux enchères. Tout est mis en vente, mètre carré par mètre carré, le meilleur du Valais : le silence, le soleil, l'eau, l'air, même la neige. Toute la nature est en grand danger. Avant le pillage et l'exploitation de l'environnement, l'auteur donne la parole à deux créatures de la rivière qui catégoriquement disent « Pour sauver la nature il faut tuer l'homme » (Chappaz 1994 : 70). Chappaz accuse directement les politiciens, les notaires et les constructeurs. Le tourisme de masse est l'économie de l'avenir « nous sentons cela ici le tic-tac des bâtisseurs des ruines » (Chappaz 1994 : 59). On veut justifier l’injustifiable. Qui sont ces voleurs qui disent ne pas se sentir coupables ? « Nous n’avons ni tué ni volés! » (Chappaz  1994 : 61) répondent-ils. Le poète explose de colère en entendant ces mots:
Pas volé de lacs bleus? Ni écrabouillé les vergers ? Pas rasé de forêts non plus ? Et les âmes n’ont pas étés corrompues à Porno-Sapin ? Les laideurs ? Connais pas ! (Ancrées aux rochers, étouffant chaque site). Vous créations… vos crétins (Chappaz ; 1994 : 61).
La transformation du paysage, l'abattage sans discernement des forêts, les âmes corrompues par l'argent ... Devant ses yeux défilent les créations monstrueuses que le progrès a laissées dans son canton, emportant avec lui le plus authentique de la région «Vous n’avez pas rongé les mayens? Assommé et bétonné la plaine? Enfumé le ciel? Ni tari les sources bien sûr. Vous n’avez rien permis de tout cela» (Chappaz; 1994: 61). Pour le poète il n'y a aucune justification, tous étaient au courant du pillage, mais personne ne mit frein. Il se plaint qu'il n'y a ni loi ni justice. Tout le monde regarde ailleurs quand le profit est là. La cupidité a détruit tous ceux qui ont été chassés par les progrès débridé «Tant et tant de nature vivante dans les hommes, les esprits ou les choses a été détruit par votre avidité, votre absence de tout choix» (Chappaz  1994 : 62). Quelques fois, le hasard expose la corruption, mettant ainsi en évidence leurs méfaits dans l'opinion publique. Pris au piège, certains choisissent le suicide... « Si longue, tenace et mensongère soit la prospérité, il y a toujours une tombe à l’affût, la Bible le dit» (Chappaz 1994: 62). La richesse n’apportera pas le salut dans ces circonstances.
Chappaz est conscient que nous sommes tous victimes d'une société qui encourage la modernité, ce qui entraîne une dégradation des valeurs humaines et, indirectement, une dégradation de l'environnement. L'argent, comme on l’a vu, transforme les gens. Les habitants du Valais ont été faits pour vivre dans ce paradis naturel modeste, avec leurs vignobles et leurs paysages enneigés; Chappaz avertit que l'être humain perd son équilibre s’il ne garde pas un contact avec la nature: « Les troupeaux d’hommes sans les troupeaux de bêtes perdront leurs corps, pâtureront dans les asiles noirs » (Chappaz 1994: 76). Les bergers, les paysans et les agriculteurs faisaient partie de cette nature, une nature qui les marque au point de donner une physionomie particulière, souvent métaphorique « J’ai assisté à la fin des visages […] tous ces visages sortis et imprimés dans les torrents de la montagne » (Chappaz 1994: 65). Pour Chappaz, la nature avait une influence positive sur le caractère des habitants du Valais. Si l'environnement est détruit, les valeurs sont détruites, les sentiments disparaissent « Une sorte d’enflure a enveloppée, enterré tout sentiment... » (Chappaz 1994: 65). Les gens changent, « les plus importants de mes compatriotes portent ce masque de bandit propret. De bandit de bureau qui culotte l’illégalité » (Chappaz 1994: 65).
Face à cette situation, le poète ne voit que deux résultats possibles : l'esclavage ou la crise, se déclinant pour ce dernier. Le thème de l'Apocalypse apparaît ainsi : « [a]ucun espoir si ce n’est la crise la plus terrible » (Chappaz 1994 : 59). Une crise provoquée par une catastrophe naturelle, parce que lorsque « les bêtes sont entrées dans l’arche, le pays marginal l’a emporté sur le pays légal » (Chappaz 1994 : 72). Seulement lorsque l’être humain comprend le mal et le chaos que certains ont causé, il reprendra les rênes pour rétablir l'ordre. Chappaz néanmoins a confiance en l’être humain et il  rêve d'une jeunesse qui « dirait non, tribalement non » (Chappaz 1994 : 74 ) à la conversion du Valais.
Le Valais coule dans ses veines - « Je sens le Valais comme le hareng sent la mer » (Chappaz 1994 : 67). Il considère son canton comme sa patrie, car il représente son pays d'enfance, et il est prêt à le défendre. Son patriotisme est telle que pour retrouver son ancien Valais il serait en mesure de « tuer, voler et même de donner tous ses biens ». Mais il est aussi conscient que la seule arme dont il dispose est l’écriture : «Ah! Si mon encre pouvait faire couler le sang! C’est cela être poète »  (Chappaz 1994 : 75 ). Il sait que ses mots peuvent mobiliser et sensibiliser une grande partie de la société à agir contre l'abus du pouvoir, car cela incite à la rébellion, aux barricades.

Et depuis….
Dans les mois qui suivirent la publication de Les Maquereaux des cimes blanches, Chappaz accorda plusieurs entretiens extrêmement significatifs. Parmi ceux-ci, nous récupérerons ici la conversation qui s’est déroulé à l’Abbaye du Chable le 22 avril 1976 car elle nous semble révélatrice. Questionné sur sa réaction aux attaques reçus par la presse, Chappaz explique que la meilleure réponse est le silence absolu. Car il est certain que ses poèmes « vivront plus longtemps que leurs téléphériques. Le destin des livres ne se joue pas uniquement dans le moment présent, ils peuvent bénéficier de la durée… Alors pourquoi répondre » (Chappaz 2003 : 84). Le temps lui a donné raison ? Sa poésie a contribué à créer une conscience écologique en Valais ? Le témoin est bien passé ?
Presque quarante ans plus tard, en mars 2012, le peuple suisse acceptait à la surprise générale, par 50,6 % des voix, l’initiative populaire Weber « pour en finir avec la construction envahissante de résidences secondaires», surtout en Valais. L'initiative proposait d'ajouter un article 75a à la Constitution fédérale limitant à 20 % du parc des logements et de la surface brute au sol habitable le nombre accepté de résidences secondaires pour chaque commune. L’objectif de l’initiative Weber était double. Il s’agissait, d’une part, de protéger le paysage, en particulier dans la zone alpine, face à la prolifération des constructions. Mais il s’agissait aussi de lutter, d’autre part, contre ce que l’on appelle les « lits froids », c’est-à-dire les logements qui se trouvent vides la plus grande partie de l’année. Ces lits froids constituent un gigantesque gaspillage de ressources. Ils ont un impact sur le paysage, mais nécessitent aussi toute une série d’infrastructures et d’équipements coûteux, dont on fera peu usage.
Maurice Chappaz est mort en janvier 2009 sans être en mesure de savourer ce qu’il aurait sûrement considéré un grand succès. Mais sa poésie continuera toujours à veiller contre l'abus des spéculateurs et des constructeurs qui voudront, avec leurs projets, détruire ses chères montagnes valaisannes.


 Bibliographie

BILLE & CHAPPAZ (2003) Tu rapporteras l’Orient à Sion. Monographic.
BUELL, Lawrence (1995) The Environmental Imagination: Thoreau Nature Writing, and the Formation of American Culture, Cambridge, MA., The Belknap Press.
CARRAUD, C. (2005) Maurice Chappaz. Paris : Ed. Seghers. Coll. Poètes d’Aujourd’hui.
CHAPPAZ, Maurice (1939) Un homme qui vivait couché sur un banc, Lausanne, Revue Suisse Romande. (Albeuve, Castella, 1988).
--, (1994) Les Maquereaux des cimes blanches précédé  de La Haine du passé. Genève : Ed. Zoé.
--, (1995) Chant de la Grande Dixence. Suivi de Le Valais au gosier de grive. Paris : Ed. Actes Sud. Coll. Babel.
LOVE, Glen (1996) “Revaluing Nature”. Glotfelty, Cheryll y Fromm, Harold, eds. The Ecocriticism Reader. Landmarks in Literary Ecology. Athens / Georgia: University of Georgia Press.
TUAN, Y.F. (2007) Topofilia. Barcelona : Ed. Melusina
WORSTER, Donald. (2000) Transformaciones de la Tierra: Una antología mínima de Donald Worster (selección y traducción de Guillermo Castro). Panamá: Instituto de Estudios Nacionales de la Universidad de Panamá. https://historiaambientallatinoamericana.wikispaces.com/file/view/Worsterespa%C3%B1ol.pdf

Communication présentée lors du Colloque International ECOLITT: “Écocritique: nouvelles territorialités”. Université d’Angers. 28-30 juin 2016.  


[1] Le Confédéré, Mardi 09 mars 1976. Article: “Exclusif! Maurice Chappaz parle de son livre: Les Maquereaux des cimes blanches”, par M. J. Luisier.
[2] Entretien réalisé à M. Chappaz en 1977. On peut l’écouter: http://www.swissinfo.ch/fre/multimedia/video.html?siteSect=15045&ne_id=10208679&type=real
[3] Le Confédéré, mardi 13 avril 1976. Article: “Le cri du poète qui dérange”, par M. J. Luisier.
[4] Le Confédéré, mardi 9 mars 1976. Article : “Exclusif! Maurice Chappaz parle de son livre: Les Maquereaux des cimes blanches », par M. J. Luisier.
[5] "L’écocritique est l’étude des relations entre la littérature et l’environnement physique", définition de Cheryll Glotfelty, dans son introduction à The Ecocriticism Reader: Landmarks in Literary Ecology, Athens, Georgia, University of Georgia Press, 1996.
[6] Cette période engagée comprend, surtout, des ouvrages tels que Le Testament du Haut-Rhône, Le Valais au Gosier de Grive, Le Chant de la Grande Dixence y Les Maquereaux des cimes blanches.
[7] Extraits du livre Grand Prix Schiller Suisse 1997: Maurice Chappaz publié par les Editions Monographic - CH –Sierre (http://www.culturactif.ch/ecrivains/chappazschiller2.htm).
[8] Lisez, à ce propos, l’article «What is Eco-Criticism?» de Thomas D. Dean, publié sur le site ASLE (http://www.asle.umn.edu/con/other_conf/wla/1994/dean.html). 
[9] La nature fait partie de nous-même, et nous faisons partie de la nature. Selon la théorie de la Biophilie (Edward Wilson), l’être humain éprouve une attirance pour la nature, un besoin inné d’établir une relation avec le monde vivant. C’est inscrit dans nos gènes, c’est la mémoire de ses millions d’années où l’homme n’a fait qu’un avec son environnement naturel.