sábado, 4 de septiembre de 2010

Maurice Chappaz : progrès, nature et littérature

Une étude écocritique de l’œuvre Chant de la Grande Dixence

Chant de la Grande Dixence n'est pas un livre sur la montagne au sens où on l'entend habituellement. C’est une ascension aussi bien physique qu’intellectuelle celle qu’on entreprend à travers cette lecture. Chappaz avec ce poème en prose, condamne le progrès qui détruit la montagne et ses habitants : cette civilisation paysanne dont les valeurs nous sont rappelées avec lyrisme.

Pays refermé sur lui-même, avec ses vallées et ses villages isolés dans le silence de la montagne, le Valais représentait une petite république connue par ses anciennes valeurs, le pittoresque de ses coutumes et d'autres particularités. Le poète aime invoquer et décrire ce paradis perdu des paysans de son enfance. La tension entre un passé de rêve et la modernité destructive, observée dans son œuvre précédente Le Testament du Haut-Rhône, est récupérée dans Chant de la Grande-Dixence et plus tard dans Les Maquereaux des cimes blanches. Pour l'auteur, ce mode de vie pastorale se meurt dans les Alpes, sous l'assaut constant de l'industrialisation et du tourisme. Une région qui va soudain se transformer pour devenir le centre de l'effort prodigieux entrepris par le gouvernement suisse pour apporter au pays l'énergie électrique.


Chappaz commence son œuvre en décrivant l’ancienne tradition de son enfance, comme si c’était une «fable» : la recherche artisanale de cette eau si précieuse :

Quand j’étais enfant les paysans appelaient l’abbé Mermet afin de trouver des sources pour leurs prés fendillés, leurs coteaux brûlés. Mermet se promenait partout avec son pendule comme s’il imposait les mains sur le pays. Il s’arrêtait de temps en temps et disait: «Ah !, ici il n’y a rien, mais si vous creusiez à quatre-vingt mètres dans la terre, vous trouveriez un fleuve aussi gros que la Dranse » (Chappaz : 1995,13)

En réalisant la dernière inspection d’une galerie, avant sa complète inondation, Chappaz analyse le développement de son pays au cours de ces vingt dernières années. Tradition face à modernité ; une modernité représentée par l'arrivée des mineurs et, avec eux, la transformation sociale de la vallée : «Paysans qui changent de millénaire, de destinée» (Chappaz : 1995, 16-17), qui vont se transformer en témoins directs d'une époque de mutation sociale et historique des années 50 et 60. Beaucoup d’entre eux deviendront des travailleurs de ces constructions hydrauliques pharaoniques - œuvres qui entraîneront une modification du paysage du Valais :


A coups de pieds, à coup de masses
sont dressées les baraques
des émigrants de l’intérieur
Ils lancent les fils, les câbles;
une petite prairie verte semée de gentianes
perd pour toujours son hymen (Chappaz; 1995, 81)

Si les paysans, depuis toujours, essayaient de dégager l'eau souterraine de manière presque magique et spirituelle, pour posséder chacun son petit puits, les mineurs font le contraire : dans le but de créer une nouvelle source d’énergie, ils dissimulent cette eau qui coule de manière naturelle sur la terre. Ainsi est marquée la dualité entre le passé et le présent. Avec l'arrivée des mineurs, «ce sont les fleuves qui courent sur terre et même qui courent dans le ciel, cascades, torrents, tout le visible qui va descendre, plonger dans l’obscur». Des eaux, où la lumière se reflétait, sont soudainement attrapées dans l'obscurité des galeries, alors qu’elles parcourraient librement la terre en d’autres temps.

...bientôt à fond la caisse, dans le vide, rapides et enterrés, les petits fleuves couleurs de l’absinthe, furieux et bourdonnants, ils s’effaceront pour toujours de leurs vallées, de leurs villages ! (Chappaz: 1995, 16)

Non seulement on prive la montagne de son liquide précieux «ce liquide déchaîné qui emporte le Valais», mais en outre on la dépersonnalise en la dépouillant de sa voix «on leur enlève le verbe!» (Chappaz : 1995, 14). Les mineurs travaillent jour et nuit la montagne depuis l'intérieur en l'altérant et en la transformant. De la même manière, l'arrivée du tourisme dans ces vallées reculées provoque des changements physiques dans le paysage. C'est pourquoi, Chappaz ne perd pas l'occasion de comparer les mineurs aux touristes : «Est-ce que vous les imaginez au bout d’une galerie sous la Dent Blanche ou sur une autre cime? Ce sont des touristes à l’envers et ils saisissent plus que les autres ce qu’il y a de plus dur: le rocher» (Chappaz : 1995, 20), en critiquant de cette manière l'agression continue que souffre le paysage et la nature, toujours au service de l'homme : «Sur des centaines de mètres les montagnes partaient en farine, pulvérisées» (Chappaz : 1995, 26). La montagne est vidée, pillée et nourrie avec son propre conglomérat de pierre, la matière première pour la fabrication du béton armé qui plus tard contiendra et dominera les eaux. La pierre descend du glacier pour remonter à nouveau, une fois transformée en béton…

Notre montagne sera triturée, lavée, séparée, classée en quatre énormes silos : pierres, pierrailles, gravier et sable. […] Les quatre sortes de montagnes vont vers les mélangeurs : un bureau de commande règle les proportions et règle les pesées. Ensuite se produit l’emboitement, le baiser des tuyaux. Ils s’appondent en laissant échapper une salive jaunâtre et le ciment est soufflé là-dedans et les grosses marmites se mettent à girer. Dessous le plancher qui s’ouvre s’arrêtent les silobus. Ils avalent les bétons et les recrachent aux bennes alignées sur le quai et attendant l’envol (Chappaz: 1995, 42).

Si la raison de cette destruction est bien réelle, la réponse est connue: l'énergie. L'implantation industrielle paraît être la seule manière de niveler la vie valaisanne avec celle des autres cantons ; le gouvernement prétend, pendant les années 50, profiter de ses réserves d'énergie hydraulique pour mener à bien une politique d'industrialisation dans la zone. Mauvoisin, Gougra, Zeuzier, et surtout, la Grande Dixence. Ces montagnes qui dans le passé inspiraient de grandes craintes vont maintenant enrichir les populations. Toutefois, pour les villageois, tout va trop vite. Le changement radical qu’une œuvre de l'envergure de la Grande Dixence impose, est observé avec une certaine réticence dans une région qui, en d'autres temps, a été essentiellement rurale. L'économie agricole et l’élevage commencent à affronter de grandes difficultés pour recruter le personnel nécessaire à la saison estivale au moment de monter le bétail dans les hauts pâturages. Ceci est dû au fait que la construction du barrage absorbe toute la main d'œuvre qui, avant, se destinait aux exploitations agricoles : 60 % des travailleurs venait du Valais (la majorité provient de la vallée de Hérens) ; les 40 % restant, à parts égales, sont des suisses ou des étrangers, essentiellement d'origine italienne. Les paysans échangent donc les pâturages pour le béton du barrage. Ils abandonnent ainsi le travail de la terre, mais non leur lieu de résidence.

Les régions de montagne, situées en dehors des secteurs touristiques ou industriels, mais en rapport avec les constructions hydro-électriques, sont définitivement transformées grâce aux énormes investissements dérivés de ces constructions. La commune de Hérémence développe son réseau de routes au même rythme que la construction de ses deux barrages : la Dixence et la Grande Dixence. Des régions qui autrefois ont été attrapées dans la montagne commencent à sortir de leur isolement et prennent part à un bien-être jusqu'à alors inconnu, grâce aux contrats et aux salaires offerts. Imaginons comment ces salaires transforment le mode de vie de ces paysans : les maisons se modernisent avec l'eau courante, la cuisine électrique remplace le four traditionnel de bois, la machine à laver, la blanchisserie communale. Maurice Chappaz, toutefois, exprime à nouveau son angoisse, devant ce futur incertain que les œuvres, une fois finies, vont laisser après avoir considérablement changé le paysage, les coutumes et le rythme de vie des habitants de la montagne. Le poète signale :

Elle (notre société) entraîne chacun dans une extraordinaire course vers le progrès avec l’idée que les pierres se changeront en pains et que les hommes seront des patrons, seront des rois de quelque chose […] les villages tendus par le jeûne, si ce n’est la faim, avaient du cœur (Chappaz: 1995, 38).

L'auteur pressent une grande menace et définit le barrage de la Grande Dixence « comme une tour de Babel».

Oui, c'est comme une tour de Babel dans sa monstruosité, dans son élévation. La tour de Babel a quelque chose de purement gratuit. J'admirais plus peut-être la tour de Babel qui est une pure folie, que le barrage qui était une chose qui devait être un temple de l'utile, jusqu'à ce qu'ensuite, en ayant travaillé dans les barrages, j'ai vu ce qui s'est passé. On a fait ces murs énormes, et quand ces murs étaient finis, il y avait un parc de machines inactif qui était autour et des ingénieurs, je ne dirais pas les patrons qui étaient très loin, les ingénieurs ont dit: «Ces machines sont au chômage, qu'est-ce qu'on peut faire pour leur donner du travail? Alors même si ça ne rapporte pas, elles sont là; on va capter en aval encore toute sorte de jolis petits fleuves et des sources pour les foutre dans le barrage, il y a encore de la place. On donnera du travail aux machines». Cela, je l'ai entendu d'un ingénieur lui-même. On veut donner du travail aux machines, elles sont là pour rien .

Chappaz ne s'opposera jamais à la technique comme telle, il ne niera ni le progrès ni la libération relative et le confort que celle-ci représente :

Pouvoir parler avec un interlocuteur qui se trouve au Québec, au moyen d’un téléphone portable, est une sorte de miracle si je me replace dans la mentalité d’un paysan du début du vingtième siècle. De la même façon, j’observais l’autre jour le vol gracieux de parapentes au-dessus des toits et à l’autre bout de la rue le travail de terrassiers creusant des égouts, pics, pelles en mains soulevant d’énormes tuyaux, tous d’une dignité si active, si juste, guidés par des machines d’une merveilleuse efficacité .

Toutefois, il croit que le savoir faire doit être à la hauteur de la technique. Dans l'économie de subsistance agricole qui caractérise la civilisation paysanne, l'agriculteur ou le faucheur devait constamment «penser avec les mains», observer la nature dans tous ses détails pour agir en conséquence. Force et connaissance devaient aller en parallèle. La destruction de la nature ne doit jamais être le résultat d’une exécution rapide et efficace d’un projet industriel ou technique. L'homme de ce siècle doit être courageux, intelligent et honnête. Si l’on ne met pas de limites à la technique ou au progrès, tout finira par nous échapper des mains.

Ce que j’aurais voulu faire c’est, sans renier aucun goût, aucune chose que j’ai aimé, c’est comprendre le nouveau monde qui se formait sur mes yeux, y appartenir, mais y appartenir en tant qu’un être libre, c'est-à-dire, en pouvant le critiquer, aussi bien que je pourrais me critiquer moi-même. D’où ce poème de la Grande Dixence…



Conclusion

Tout le monde parle, dès nos jours, du développement soutenable. Nous ne devons pas, pour cela, douter des sentiments écologiques d'un poète qui a rejeté, dans les années 70, «les maisons closes du tourisme». Un poète à la fois visionnaire et défenseur d'une image panthéiste d'un Valais idéal. Ses poèmes ont servi à décrire et à dénoncer les modifications subies par le paysage et l'environnement, jouant ainsi le rôle de contestataire dans la création d'un Valais plus moderne.

La poésie de Maurice Chappaz nous parle de la terre, des fruits, du soleil, des vignobles et des montagnes. Son inspiration naissait de l'eau des glaciers qui, comme par magie, transformait les pierres rugueuses en une multitude de mots. Maurice aime son Valais. Le sentiment profond d'attachement à cette terre est l’un des composants clef de la littérature suisse. Il est bon de souligner cette caractéristique par rapport à la culture française. Beaucoup de lecteurs français ne comprennent peut-être pas la profondeur de cet attachement, qui est lié à un certain sentiment religieux. Tous les caractères de la condition humaine, la colère et la tendresse, la rébellion et le respect des traditions ancestrales, l'humilité des paysans mais aussi leur fierté impressionnante, sont contenus dans ses œuvres. Maurice Chappaz était le poète des montagnes, le gardien des sommets. Il prêtait sa voix à la nature et contribuait ainsi à l'idée que la littérature doit être aussi véhicule d'idées et surtout de valeurs. Par rapport au rôle de la littérature et de la critique littéraire, Glen Love indique: « De nos jours, la fonction la plus importante de la littérature est celle de rediriger la conscience humaine vers une considération totale de son importance dans un monde naturel menacé [...] en reconnaissant la suprématie de la nature, et la nécessité d'une nouvelle éthique et esthétique ». Et il ajoute : « [nous avons l’] espoir de récupérer le rôle social perdu de la critique littéraire » (Love, 1996:237-8) . Dans l'œuvre de Chappaz, l'environnement « naturel » a cessé d'être un simple décor et s'est transformé d'une certaine manière en protagoniste. Grâce à des écrivains comme lui, conscients de l'héritage qu’on doit protéger, on continuera à préserver ces paysages de montagne comme patrimoine de l'humanité. Ses œuvres sont son meilleur cadeau: Testament du Haut-Rhône, Portrait des Valaisans, Le match Valais-Judée, La haute route, Le garçon qui croyait au paradis, Le livre de C, La mort s’est posée comme un oiseau… jusqu’à La pipe qui prie et fume, ce beau livre d'adieu dont l'encre a eu à peine le temps de sécher ; car si Maurice Chappaz nous a récemment abandonné, ses œuvres resteront toujours vivantes parmi nous.



REFERENCIAS BIBLIOGRÁFICAS



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Communication présentée lors du  "FOURTH INTERNATIONAL CONFERENCE OF THE EUROPEAN ASSOCIATION FOR THE STUDY OF LITERATURE, CULTURE AND ENVIRONMENT (EASLCE)- "Environmental Change - Cultural Change" University of Bath, 1-4 September, 2010.